S2.V106
Le principe exĂ©gĂ©tique dâabrogation/naskh est une discipline bien connue des âSciences du Coranâ et classiquement dite du anânĂąsikh wa alâmansĂ»kh : lâabrogeant et lâabrogĂ©. Pour autant, sâagissant du Coran, la notion dâabrogation nâest pas sans poser problĂšme, ce tant du point de vue de la foi que de la raison. En effet, comment Dieu pourrait-Il avoir rĂ©vĂ©lĂ© un verset puis avoir changĂ© dâavis par la suite ? Si Dieu devait abroger un verset par un autre, câest alors quâIl se serait contredit Lui-mĂȘme et voudrait corriger lâerreur ! Puisque dans le Coran lâon trouverait aussi bien le verset abrogĂ© que le verset abrogeant, et que lâun est censĂ© corriger lâautre, alors leur coexistence effective dans le texte coranique engendrerait des contradictions potentielles, mais il est dit : « Nâexamineront-ils pas attentivement le Coran ! Sâil provenait dâun autre que Dieu, ils y trouveraient de nombreuses contradictions ! », S4.V82.
Lâabrogation sâoppose donc Ă la cohĂ©rence que le Coran revendique, laquelle correspond au troisiĂšme des cinq postulats coraniques pris en compte par lâAnalyse littĂ©rale du Coran.[1] Or, cette revendication coranique Ă la cohĂ©rence justifie fondamentalement lâintratextualitĂ© de notre mĂ©thodologie.[2] ConsĂ©quemment, la dĂ©termination du Sens littĂ©ral dâun verset passe par lâĂ©tude de la cohĂ©rence intra-coranique. Aussi, devons-nous admettre quâen rĂ©alitĂ© câest la cohĂ©rence coranique qui est paradoxalement Ă lâorigine de lâinvention du concept dâabrogation. En effet, ce sont des interprĂ©tations produites par lâExĂ©gĂšse qui ont de fait gĂ©nĂ©rĂ© des contradictions Ă lâintĂ©rieur du texte coranique puisquâil peut advenir que lâon ne puisse rendre compatible lâinterprĂ©tation dâun verset avec lâinterprĂ©tation dâun autre, la lecture âatomisanteâ favorisant fortement ce phĂ©nomĂšne. Il a donc Ă©tĂ© conçu par les exĂ©gĂštes que le âverset contradicteurâ devait abroger le âverset contreditâ afin de rĂ©tablir artificiellement la cohĂ©rence coranique. Ă contrario, nous postulerons que selon le postulat de cohĂ©rence coranique il ne peut y avoir de contradiction entre versets qui soit gĂ©nĂ©rĂ©e par le sens littĂ©ral puisque ce dernier nâest jamais une interprĂ©tation.[3]
âą Que dit lâIslam
En premier lieu, signalons que les exĂ©gĂštes musulmans nâont pas dĂ©couvert le principe de lâabrogation, ils ne firent en cela que suivre leurs prĂ©dĂ©cesseurs, eux aussi interprĂ©tateurs de leur Livre. Bien avant lâIslam, les rabbins postulĂšrent lâabrogation dans le Talmud afin de dĂ©clarer abrogĂ©es les dispositions de la Thora sâopposant textuellement Ă leurs dĂ©veloppements exĂ©gĂ©tiques et canoniques postĂ©rieurs.[4] Ă leur suite, le christianisme fit de mĂȘme et en maximisa le concept en affirmant que le Nouveau Testament abrogeait toutes les dispositions lĂ©gales de lâAncien Testament.[5]
Quoi quâil en soit, sâagissant de la structure du Coran et du statut de son contenu, le concept dâabrogation dut impĂ©rativement ĂȘtre justifiĂ© par le Coran lui-mĂȘme ; le verset rĂ©fĂ©rent essentiel est le suivant : « Si Nous abrogeons/nasakha un verset quelconque ou que Nous le fassions oublier/nunsi-hĂą, Nous en apportons un meilleur, ou un semblable. Ne sais-tu pas quâAllah est Omnipotent ?  », S2.V106.
En dehors ici de lâĂ©tat limite de la langue française de la traduction standard, lâon comprend que selon cette interprĂ©tation Dieu peut dĂ©cider dâabroger/nasakha tel ou tel verset. Mais alors, le segment « ou que Nous le fassions oublier » est problĂ©matique, car il suppose au minimum que Dieu, aprĂšs les avoir rĂ©vĂ©lĂ©s, aurait effacĂ© des versets de la mĂ©moire du ProphĂšte et de celle de tous les Compagnons les ayant appris. Un tel changement dâavis pourrait se comprendre sâagissant dâun piĂštre Ă©crivain qui reverrait sa copie, mais venant de Dieu, cela ne peut guĂšre sâadmettre. De mĂȘme, le segment « Nous en apportons un meilleur, ou un semblable » soulĂšve deux problĂšmes : 1- Si Dieu apporte un verset « meilleur », câest quâIl juge que le premier Ă©tait moins bon ; Dieu connaĂźtrait-Il lâimperfection ! 2- Si Dieu apporte un verset « semblable », ce qui est pour le moins inutile, Dieu connaĂźtrait-Il le doute ! Ces remarques liĂ©es Ă lâinterprĂ©tation orthodoxe de ce verset-clef et au principe de lâabrogation soulĂšvent des difficultĂ©s dâordre thĂ©ologique. En effet, Dieu changerait-Il dâavis au point de raturer la RĂ©vĂ©lation ? Or, selon le dogme sunnite de lâincrĂ©ation du Coran, si le Coran est en Dieu Ă©ternel et incréé. Comment donc le Coran, Parole de Dieu, pourrait-il connaĂźtre des modifications alors que le changement nâaffecte que les rĂ©alitĂ©s créées et ne peut ĂȘtre un attribut de Dieu ? [6]
MĂȘme Ă©levĂ©e finalement au rang de dogme par le consensus,[7] la croyance en lâabrogation suscita et suscite encore de nombreuses autres questions : Si la RĂ©vĂ©lation avait abrogĂ© tel ou tel verset, le Coran ne nous indique jamais le ou les versets abrogeants et abrogĂ©s, devrions-nous donc les deviner ? Pourquoi, si tel avait Ă©tĂ© le cas, le ProphĂšte nâaurait-il pas ordonnĂ© que lâon effaçùt de la mĂ©moire et de lâĂ©crit les versets abrogĂ©s ? Si le ProphĂšte et les Compagnons avaient appris que tel verset Ă©tait abrogĂ©, alors pourquoi ont-ils continuĂ© Ă le transmettre et Ă lâenseigner ? Ce constat indiscutable nâest-il pas en soi la preuve que lâabrogation est un procĂ©dĂ© exĂ©gĂ©tique postĂ©rieur au Coran ? Comment expliquer quâaucun hadĂźth du ProphĂšte nâenseigne le fait que tel verset est abrogĂ© par tel autre ? Câest pourtant en matiĂšre de rĂ©vĂ©lation du Coran le minimum auquel lâon aurait pu sâattendre ! Il nous faudrait donc en la matiĂšre nous fier aux seuls avis exĂ©gĂ©tiques dâhommes qui, tout doctes quâils soient, ne sont pas dâaccord entre eux sur la question puisque le nombre de versets abrogĂ©s varie selon les auteurs de 3 Ă 300 ! [8] Plus encore, le verset abrogeant pour certains est un verset abrogĂ© pour dâautres ! [9] Comment donc en ces conditions dĂ©terminer lâabrogeant de lâabrogé ? Au final, quelle est donc cette âscienceâ qui ampute la Parole de Dieu et de Son prophĂšte, sans que Dieu et Son prophĂšte aient fourni la moindre indication ? !
âą Que dit le Coran
Face Ă lâensemble des questions soulevĂ©es, il est rationnellement difficile dâadmettre lâinterprĂ©tation officielle du verset rĂ©fĂ©rent, il est donc essentiel dâen rĂ©aliser lâAnalyse littĂ©rale afin dâen dĂ©terminer le Sens littĂ©ral. En voici la traduction littĂ©rale que par la suite nous allons justifier et expliciter : « Que Nous transfĂ©rions/nasakha un verset ou que Nous le diffĂ©rions/nansaâa-hĂą, Nous en apportons un meilleur ou un Ă©quivalent. Ne sais-tu pas que Dieu a sur toute chose pouvoir ! », S2.V106.[10]
1â LâAnalyse lexicale et lâAnalyse sĂ©mantique sont ici capitales, elles concernent principalement deux verbes-clefs : nasakha et âansĂą.
– Le verbe nasakha, comme le rappelait Tabari qui en donnait pour synonyme naqala/transporter,[11] connote initialement lâidĂ©e de dĂ©placement : dĂ©placer une chose dâune place Ă une autre. Ainsi, les sens bien connus de copier, transcrire procĂšdent-ils du dĂ©placement dâun texte dâun support vers un autre, et un manuscrit/nuskha est bien une trans-cription, le Coran atteste de ce sens en S7.V154 et S45.V29. Par extension, nasakha signifia aussi effacer, mais par dĂ©placement, comme la lumiĂšre efface lâobscuritĂ© en la repoussant, repousser donc. En ce sens, nasakha nâest pas synonyme de masaáž„a, effacer en faisant disparaĂźtre. Sâagissant du double aspect de nasakha : dĂ©placer, transcrire, le verbe transfĂ©rer les exprime tous deux et, comme nous le verrons, il est parfaitement adĂ©quat au phĂ©nomĂšne mis en jeu lors de la rĂ©vĂ©lation de versets, dâoĂč nĂŽtre « que Nous transfĂ©rions/nasakha un verset ». De ces observations Ă©tymologiques, lâon dĂ©duit aussi que le sens voulu par lâExĂ©gĂšse : abroger nâest pas en lien direct avec la racine nasakha, mais correspond seulement Ă une volontĂ© exĂ©gĂ©tique prĂ©cise : trouver dans le Coran un verset qui pourrait justifier, nous lâavons signalĂ©, le procĂ©dĂ© dâabrogation tel que les rabbins le pratiquaient lorsquâil sâagissait dâabroger un verset de la Thora qui contredisait les interprĂ©tations rabbiniques dans le Talmud.[12]
– Le deuxiĂšme verbe-clef est en quelque sorte double : ansĂą/ansaâa puisquâil connaĂźt deux variantes de rĂ©citation/qirĂą’Ăąt toutes deux admises. La premiĂšre est celle suivie par lâExĂ©gĂšse et la traduction standard, dâoĂč : « que Nous le fassions oublier/nunsi-hù ». En ce cas, il sâagit de la forme IV ansĂą de la racine nasĂą, forme verbale signifiant faire oublier quelque chose Ă quelquâun. La deuxiĂšme variante est celle que nous avons suivie, dâoĂč nĂŽtre « que Nous le diffĂ©rions/nansaâa-hĂą ». En ce cas, il sâagit de la forme IV ansaâa de la racine nasaâa, forme verbale signifiant reporter, diffĂ©rer. Nous trouvons-lĂ un parfait exemple de variante post-coranique de nature exĂ©gĂ©tique.[13]
- a) – Si lâexĂ©gĂšse orthodoxe a retenu la premiĂšre variante : nunsi-hĂą/que Nous le fassions oublier, câest que la notion dâoubli rend probable le sens dâabroger quâelle voulut pour le verbe nasakha. En effet, lâidĂ©e dâabrogation suppose Ă minima que lâon doive oublier le verset dit abrogĂ© pour ne plus prendre en compte que le verset dit abrogeant. Cependant, lorsque lâon considĂšre le segment « Nous en apportons un meilleur, ou un semblable », lequel Ă©voque deux possibilitĂ©s suite Ă lâabrogation dâun verset, cela pose problĂšme. En effet, si lâon suppose que nasakha signifie abroger: « si Nous abrogeons/nasakha un verset », alors dire quâun verset abrogĂ© sera remplacĂ© par un verset « meilleur » nâest pas acceptable, car ce serait admettre que Dieu aurait auparavant rĂ©vĂ©lĂ© un verset passable ou perfectible, ce qui ne sied pas Ă la perfection divine. De mĂȘme, remplacer un verset abrogĂ© par un verset « semblable » nâaurait aucun intĂ©rĂȘt et ne fait tout simplement pas sens, Dieu réécrirait-il sa copie ! Pareillement, si lâon considĂšre le segment « ou que Nous le fassions oublier », quel intĂ©rĂȘt imbĂ©cile il y aurait-il Ă remplacer un verset oubliĂ© par un verset « semblable », et qui pourrait admettre que Dieu ait pu rĂ©vĂ©ler un brouillon nĂ©cessitant dâĂȘtre effacĂ© et remplacĂ© par un verset « meilleur » ! Nous lâaurons logiquement constatĂ©, ni la signification abroger pour nasakha ni celle de faire oublier selon la variante ansĂą/nunsi-hĂą ne produisent en rĂ©alitĂ© un sens cohĂ©rent.
- b) – Si lâon retient la deuxiĂšme variante : nansaâa-hĂą/que Nous le diffĂ©rions et que lâon suppose que nasakha signifie abroger, nous lirions alors le premier segment ainsi : « que Nous abrogeons un verset ou que Nous le diffĂ©rions ». Cette double proposition nâa aucun sens puisque abroger suppose un verset dĂ©jĂ rĂ©vĂ©lĂ© alors que lâaction de diffĂ©rer suppose un verset non encore rĂ©vĂ©lé ! De mĂȘme, les difficultĂ©s ci-dessus Ă©voquĂ©es quant Ă la deuxiĂšme proposition « Nous en apportons un meilleur, ou un semblable » demeurent tout autant.
2â Lâensemble de ces contradictions aporĂ©tiques Ă©tant sĂ©mantiquement mis au jour, lâon constate que si lâon retient la variante nansaâa-hĂą et que lâon rend Ă nasakha son sens littĂ©ral de dĂ©placer, transfĂ©rer, le propos coranique redevient cohĂ©rent et intelligible. Se trouve ainsi justifiĂ©e notre traduction littĂ©rale : « Que Nous transfĂ©rions/nasakha un verset ou que Nous le diffĂ©rions/nansaâa-hĂą, Nous en apportons un meilleur ou un Ă©quivalent⊠», S2.V106, Sens littĂ©ral que nous allons Ă prĂ©sent expliciter.
– Pour ce faire, il faut procĂ©der Ă lâAnalyse contextuelle laquelle permet de constater que ce verset sâinscrit en un long passage thĂ©matique traitant de lâunitĂ© de la RĂ©vĂ©lation, vs97-100, de la dĂ©viation de la foi, vs101-103, de lâunicitĂ© de la RĂ©vĂ©lation, vs104-110. Rappelons le v95 : Dis : « Qui serait hostile Ă Gabriel ! » Nâest-il pas celui qui le rĂ©vĂšle graduellement en ton cĆur de par la permission de Dieu, confirmant ce qui le prĂ©cĂšde, guidĂ©e et belle annonce pour les croyants ! ». Dans ce contexte, le v105 Ă©voque une controverse thĂ©ologique due Ă certains juifs de MĂ©dine, suivis en cela par les polythĂ©istes, et contestant que Muhammad ait pu recevoir la RĂ©vĂ©lation. Le v105 rappelle donc que la RĂ©vĂ©lation appartient Ă Dieu et quâelle est une « immense grĂące » et « que Dieu rĂ©serve Ă qui il veut Sa misĂ©ricorde » en la matiĂšre. Tel est le principe gĂ©nĂ©ral Ă©voquĂ© tout au long de ce paragraphe et, Ă prĂ©sent, en rĂ©ponse Ă cette polĂ©mique vont ĂȘtre mentionnĂ©es en notre v106 les modalitĂ©s opĂ©ratoires explicitant cette compatibilitĂ© entre unicitĂ©-unitĂ© de la RĂ©vĂ©lation et diversitĂ© des rĂ©vĂ©lations.[14]
– Ainsi, sâagissant de la RĂ©vĂ©lation, le verbe transfĂ©rer/nasakha exprime parfaitement les nuances nĂ©cessaires à lâintelligence du phĂ©nomĂšne : dĂ©placement, transmission et transcription, lesquelles correspondent dans lâordre aux trois Ă©tapes principales du processus de rĂ©vĂ©lation.[15] Lâon comprend donc le segment initial « que Nous transfĂ©rions/nasakha un verset » comme indiquant les possibilitĂ©s de transfert dâun verset Ă partir de la Matrice du Livre/umm alâkitĂąb.[16] PluralitĂ© dâexpression et unitĂ© principielle sont ici Ă lâĆuvre et le segment « que Nous transfĂ©rions/nasakha un verset » correspond donc Ă la premiĂšre Ă©tape du processus de rĂ©vĂ©lation, par laquelle Dieu peut dĂ©cider le transfert/naskh de tout ou partie dâ« un verset » matriciel.[17] Par ailleurs, Dieu peut aussi choisir au dĂ©cours dâune rĂ©vĂ©lation de ne pas transfĂ©rer ledit verset matriciel comme lâindique le complĂ©ment « ou que Nous le diffĂ©rions/nansaâa-hĂą ». Les rĂ©vĂ©lations sont donc ainsi composĂ©es plus ou moins diffĂ©remment, mais Ă Â partir dâune base unique aux possibilitĂ©s infinies : la Matrice du livre/umm alâkitĂąb. Par suite, du point de vue logique et syntaxique les adjectifs « meilleur  » et « équivalent » qualifient uniquement le rĂ©sultat du transfert rĂ©alisĂ© pour une rĂ©vĂ©lation donnĂ©e. Câest dire quâĂ partir dâune pluripotentialitĂ© de la Matrice chaque verset rĂ©vĂ©lĂ© sera parfaitement adaptĂ© aux conditions culturelles particuliĂšres de sa rĂ©ception, il sera donc en ce sens « meilleur » quâun verset rĂ©vĂ©lĂ© antĂ©rieurement en des circonstances diffĂ©rentes Ă partir du mĂȘme verset matriciel.[18] De mĂȘme, en ces conditions, un verset rĂ©vĂ©lĂ© sera dit « équivalent » lorsquâil aura pour des communautĂ©s rĂ©ceptrices donnĂ©es une signification Ă©quivalente, mais quâil rĂ©sultera du transfert de versets matriciels diffĂ©rents. Au final, pour « que Nous transfĂ©rions/nasakha un verset ou que Nous le diffĂ©rions, Nous en apportons un meilleur ou un Ă©quivalentâŠÂ » le Sens littĂ©ral est donc : « que Nous transfĂ©rions un verset [de la Matrice] ou que Nous le diffĂ©rions [de transfert] Nous apportons alors [Ă chaque rĂ©vĂ©lation] un verset [rĂ©vĂ©lĂ©] meilleur [pour ces rĂ©ceptionnaires, mais Ă partir dâun mĂȘme verset matriciel] ou bien [Nous apportons] un verset [rĂ©vĂ©lĂ©] Ă©quivalent [Ă dâautres versets rĂ©vĂ©lĂ©s, mais Ă partir de versets matriciels autres]. », S2.V106.
Seuls ces process relevant dâune thĂ©orie coranique de la RĂ©vĂ©lation[19] justifient lâunitĂ© Ă©tiologique de la RĂ©vĂ©lation et la diversitĂ© apparente des rĂ©vĂ©lations. Telle est la thĂ©matique du chapitre en lequel sâinsĂšre notre v106, et cette explication ontologique profonde du phĂ©nomĂšne de RĂ©vĂ©lation, unitĂ© et multiplicitĂ©, Ă©carte de fait toutes prĂ©tentions humaines quant aux rĂ©vĂ©lations, la RĂ©vĂ©lation relĂšve de la seule volontĂ© de Dieu : « Ne sais-tu pas que Dieu a sur toute chose pouvoir ! », S2.V106.
3â Pour ĂȘtre complet, quelques autres versets ont Ă©tĂ© mobilisĂ©s de maniĂšre accessoire. Cependant, leur comprĂ©hension classique dĂ©pend directement de lâinterprĂ©tation pro-abrogation que lâExĂ©gĂšse fit de v106. Ă lâopposĂ©, lorsque ces versets sont lus et compris en fonction du paradigme anti-abrogation coranique que lâanalyse littĂ©rale a mis en Ă©vidence pour ce verset, leur signification est tout autre. Nous nâavons pas ici lâespace pour en faire lâanalyse complĂšte, nous indiquerons donc seulement quâen S22.V52 le verbe nasakha a le sens de repousser. En S16.V101 et S13.V39, conformĂ©ment au v106 les modifications Ă©voquĂ©es sont en lien avec les diffĂ©rences entre le Coran et les prĂ©cĂ©dentes rĂ©vĂ©lations. Enfin, S87.V6, parfois Ă©voquĂ© en ce dossier, est tout simplement hors sujet.
Conclusion
Il nâexiste aucun argument littĂ©ral coranique en faveur de la thĂ©orie de lâabrogation, quâil sâagisse de S2.V106 ou dâautres, aucun marqueur sĂ©miotique intratextuel indiquant lâabrogation, aucune preuve directe produite par le HadĂźth,[20] aucun argument rationnel, aucune cohĂ©rence thĂ©ologique et exĂ©gĂ©tique Ă ce concept.[21] De mĂȘme, puisque certains lâaffirment, il est tout aussi erronĂ© de prĂ©tendre que la rĂ©vĂ©lation du Coran aurait abrogĂ© les prĂ©cĂ©dentes rĂ©vĂ©lations.
En effet, lâAnalyse littĂ©rale aura montrĂ© que ce verset-clef est relatif Ă la thĂ©orie de la RĂ©vĂ©lation. Il dĂ©voile un des processus mis en Ćuvre lors de la rĂ©vĂ©lation dâun verset-signe/Ăąyat Ă un messager/rasĂ»l humain et explique par le phĂ©nomĂšne de transfert/naskh et de report/nasĂź divers aspects fondamentaux de la rĂ©actualisation de la RĂ©vĂ©lation Ă partir de la Matrice du Livre/umm al-kitĂąb. Autrement dit, le transfert dâun plan divine vers un plan humain. Ceci permet aussi de comprendre le concept de Livre, Livre matriciel commun aux diffĂ©rents prophĂštes de la CommunautĂ© du Livre/ahl alâkitĂąb, mais dont lâexpression et la rĂ©ception sont variables selon les communautĂ©s concernĂ©es. Cette conception coranique de la RĂ©vĂ©lation explique son unitĂ© et sa diversitĂ© tout comme elle justifie intrinsĂšquement les diffĂ©rences issues dâun Message Ă la fois unique et multiple transmis par divers prophĂštes. Or, toutes les thĂ©ologies ont construit leur identitĂ© sur lâappropriation de la RĂ©vĂ©lation et sur leur culture de la diffĂ©rence et de la divergence. Cette mĂ©comprĂ©hension des phĂ©nomĂšnes de rĂ©vĂ©lation et du rĂ©vĂ©lĂ© rĂ©sultant est partagĂ©e par les religions du Livre et a eu, comme elle a encore, des consĂ©quences historiques majeures.
Nous rappellerons que le concept dâabrogation fut imposĂ© par lâOrthodoxie aprĂšs avoir contournĂ© bien des rĂ©sistances thĂ©ologiques. Historiquement, le concept dâabrogeant/abrogĂ©/nĂąsikh/mansĂ»kh apparaĂźt pour rĂ©gler les contradictions artificiellement gĂ©nĂ©rĂ©es au sein du Coran par la partialitĂ© de certaines lectures exĂ©gĂ©tico-juridiques. Lâabrogation se veut donc un puissant outil correcteur du sens coranique en fonction des objectifs voulus par les clercs de lâIslam. Ainsi, Ă titre dâexemple, la politique expansionniste califale sâest rapidement doublĂ©e dâune vision apologĂ©tique construite par les doctes et il a bien fallu dĂ©crĂ©ter que le ou les fameux versets dit « du sabre »[22] abrogeaient Ă eux seuls 133 versets ordonnant la tolĂ©rance religieuse, dont par exemple le non moins fameux verset S2.V256. La plume au service du sabre, la parole des hommes contre Celle de Dieu.
Par ailleurs, notre MĂ©thodologie dâanalyse littĂ©rale ne prend logiquement pas en compte lâabrogation. Elle sâapplique par contre Ă considĂ©rer intra-textuellement la totalitĂ© du texte coranique. Elle nâampute pas le Texte, car le Coran est cohĂ©rent en lui-mĂȘme et par lui-mĂȘme et nâa nul besoin dâĂȘtre âcorrigĂ©â par quelques âabrogateursâ que ce soit.[23] ConsĂ©quemment, tout systĂšme de lecture du Coran qui aurait besoin de lâabrogation pour corriger en apparence des âcontradictionsâ dans le Texte est en soi erronĂ©. Ă contrario, toute lecture juste dĂ©montre et conserve la cohĂ©rence initiale du Coran. Seules les contradictions induites par les interprĂ©tations erronĂ©es des exĂ©gĂšses obligent de fait Ă lâabrogation, comme un assassin effacerait les traces de son crime.
Dr al AjamĂź
[1] Pour mĂ©moire : 1â explicitĂ©  ; 2â univocité ; 3â cohĂ©rence ; 4â intemporalitĂ© ; 5â universalitĂ©. Cf. Les cinq postulats coraniques du sens littĂ©ral.
[2] Cf. Intratextualité : Exhaustivité, Non-thématicité, Cohérence, Convergence.
[3] Sur ce point essentiel, cf. Sens littéral.
[4] Cf. Jewish encyclopedia : Abrogation of laws.
[5] « Ainsi a Ă©tĂ© abrogĂ©e la premiĂšre ordonnance [câest-Ă -dire lâAncien testament], Ă cause de son impuissance et de son inutilitĂ© â car la Loi nâa rien amenĂ© Ă la perfection â, mais elle a Ă©tĂ© lâintroduction Ă une meilleure espĂ©rance, par laquelle nous avons accĂšs auprĂšs de Dieu. », ĂpĂźtre aux HĂ©breux 7 : 18-19.
[6] Il faudra moult contorsions pour ne pas rĂ©ellement parvenir Ă rĂ©soudre cette contradiction majeure. Du point de vue historique, lâon peut donc supposer que le dogme de lâabrogation fut instituĂ© avant celui de lâincrĂ©ation du Coran, lequel ne sâimposa quâaprĂšs la miáž„na/âinquisitionâ mutazilite en 848 de lâĂšre commune. Ces deux dogmes ayant trait au Coran demeurĂšrent alors inconciliables.
[7] Comme de rĂšgle, le consensus vrai nâexistant pas, tout particuliĂšrement en matiĂšre dâexĂ©gĂšse, il sâest tout de mĂȘme toujours trouvĂ© quelques esprits indĂ©pendants pour ne pas accepter la validitĂ© du principe dâabrogation. Citons AbĂ» Muslim Al AáčŁfahĂąnĂź au IVĂšme siĂšcle H., Ibn BarhĂąn au VIĂšme, Sayyed Aáž„mad Khan au XIXĂšme de notre Ăšre.
[8] Cf. As-SuyĂ»áčy : AlâitqĂąn fĂź âulĂ»m alâqurâĂąn.
[9] Lâexemple de S2.V256 illustre parfaitement lâarbitraire rĂ©gnant en la matiĂšre. En effet, puisquâil nâexiste aucune source indiquant lâabrogĂ© et lâabrogeant, lâon en est rĂ©duit Ă de simples spĂ©culations, lesquelles sont au service des idĂ©es de chacun. Ainsi, le cĂ©lĂšbre verset « Pas de contrainte en religion », S2.V256, a-t-il Ă©tĂ© dĂ©crĂ©tĂ© abrogĂ© par les partisans du combat tous azimuts par les non moins cĂ©lĂšbres « versets du sabre » censĂ© dire en substance : « Combattez les incroyants oĂč que vous les trouviez jusquâĂ ce quâils se convertissent Ă lâislam », S9.V5. Or, du fait mĂȘme que S2.V256 est sans doute de rĂ©vĂ©lation aussi tardive que S9.V5, il est possible de retourner lâarme et dâestimer que « Pas de contrainte en religion » est lâultime principe abrogeant les « versets du sabre » et toutes les dispositions plus ou moins combattantes antĂ©rieurement mentionnĂ©es dans le Coran, lâabrogeant abrogé !
[10] « ٠Ùۧ ÙÙÙÙŰłÙŰźÙ Ù ÙÙÙ ŰąÙÙÙŰ©Ù ŰŁÙÙÙ ÙÙÙÙŰłÙÙÙۧ ÙÙŰŁÙŰȘÙ ŰšÙŰźÙÙÙŰ±Ù Ù ÙÙÙÙÙۧ ŰŁÙÙÙ Ù ÙŰ«ÙÙÙÙÙۧ ŰŁÙÙÙÙ Ù ŰȘÙŰčÙÙÙÙ Ù ŰŁÙÙÙÙ Ű§ÙÙÙÙÙÙ ŰčÙÙÙÙ ÙÙÙÙÙ ŰŽÙÙÙŰĄÙ ÙÙŰŻÙÙŰ±Ù Â Â»
[11] Cf. TafsĂźr Tabari : JĂąmiâu alâbayĂąn fĂź taâwĂźl alâqurâĂąn, DĂąr alâkutub alââilmiyya, 3e Ă©dition, Beyrouth, 1999, T. I, p. 521-522.
[12] Nous ajouterons que le verbe abroger en français ne correspond pas au sens voulu par lâExĂ©gĂšse puisquâil signifie supprimer sans quâil nây ait pour autant la notion de remplacement. En effet, lâon notera que âlâabrogationâ telle que conçue par les exĂ©gĂštes implique quâun verset abrogĂ© soit remplacĂ© par un verset abrogeant. Cette particularitĂ© provient du fait que le Coran est un Corpus clos et que lâabrogation y est nĂ©cessairement intratextuelle. Aussi, ce nâest que le sens dâun verset qui serait âabrogĂ©â, et ce, obligatoirement par le sens dâun autre verset.
[13] Sur la problĂ©matique des variantes, et notamment celles que nous qualifions dâexĂ©gĂ©tiques, voir : Variantes de rĂ©citation ou qirĂąâĂąt.
[14] Il convient donc de toujours distinguer « Révélation » avec une majuscule, qualifiant le principe en sa globalité, de « révélation » pour les divers résultats produits.
[15] En rĂ©sumĂ©, selon les indications donnĂ©es par le Coran lui-mĂȘme, lorsque Dieu veut faire bĂ©nĂ©ficier lâhumanitĂ© dâune rĂ©vĂ©lation Il opĂšre son « transfert/naskh depuis la matrice du Livre/umm alâkitĂąb et la transmet par lâintermĂ©diaire dâun « messager cĂ©leste » à  un prophĂšte rĂ©cepteur, lequel la transcrira en sa propre langue, cette cascade rĂ©vĂ©latoire est dite nuzĂ»l ou rĂ©vĂ©lation.
[16] La Matrice du Livre/umm alâkitĂąb  nâest en rien un exemplaire de livre, pas mĂȘme un mĂ©ta-livre existant au Ciel, mais une potentialitĂ© infinie de sens en Dieu, cf. S43.V4 et S13.V39. Comme lâaffirme une certaine exĂ©gĂšse anthropomorphisante, le mot kitĂąb nâindique donc pas en cette expression un âLivre cĂ©lesteâ immuable qui serait rĂ©vĂ©lĂ© Ă chaque rĂ©vĂ©lation et dont seul le Coran serait lâexacte copie conforme, les autres livres rĂ©vĂ©lĂ©s nâĂ©tant alors que des copies altĂ©rĂ©es par leurs dĂ©positaires. Câest la Matrice/alâumm en Dieu/âinda-hu, S13.V39, qui est immuable, tout comme elle est infinie en possibilitĂ©s de sens. La Matrice est le potentiel matriciel du Livre, ce Livre qui mĂ©taphoriquement reprĂ©sente lâensemble des rĂ©vĂ©lations transcrites par les rĂ©ceptionnaires, dâoĂč la majuscule Ă Livre.
[17] « tout ou partie » : la formulation mĂą nansakh min ayĂątin a deux significations littĂ©rales possibles, soit : « quoi que Nous transfĂ©rions dâun verset », ce qui peut englober la totalitĂ© dâun verset matriciel, ou : « que nous transfĂ©rions dâun verset », ce qui suppose seulement le transfert dâune partie dâun verset matriciel.
[18] Ce verset ainsi rĂ©vĂ©lĂ© nâest donc pas âmeilleur â que le verset matriciel, mais âmeilleurâ pour cette nouvelle communautĂ© rĂ©ceptrice que ne lâĂ©tait lâexpression du mĂȘme verset matriciel en des rĂ©vĂ©lations prĂ©cĂ©dentes. La comparaison est donc Ă Ă©tablir entre les diffĂ©rentes rĂ©vĂ©lations et non pas entre une rĂ©vĂ©lation et la Matrice.
[19] Une thĂ©orie de la RĂ©vĂ©lation est de notre point de vue un prĂ©alable indispensable Ă toute approche du Coran, quâelle soit exĂ©gĂ©tique et/ou analytique. Nous avons rĂ©alisĂ© cette recherche il y a de nombreuses annĂ©es, mais nâavons pas jusquâĂ prĂ©sent finalisĂ© sa rĂ©daction publiable.
[20] RĂ©pĂ©tons-le, quoi quâon en pense, il nâexiste aucun hadĂźth authentifiĂ© remontant au ProphĂšte et en lesquels il confirmerait lui-mĂȘme, explicitement, que le principe de lâabrogation coranique existe ou que le sens du v106 lâindique. Pareillement, et cela est concrĂštement encore plus handicapant, aucun hadĂźth nâindique que tel verset ait Ă©tĂ© abrogĂ© par tel autre. Or, la seule autoritĂ© qui aurait pu avoir valeur en la matiĂšre est justement le rĂ©cepteur de la RĂ©vĂ©lation, le ProphĂšte Muhammad. De maniĂšre logique, si un verset en avait abrogĂ© un autre, alors le ProphĂšte aurait ordonnĂ© que lâon ne rĂ©citĂąt ni ne transmĂźt le verset abrogĂ©. Ă contrario, si les versets prĂ©tendument abrogĂ©s figurent encore dans le Coran, câest quâils nâont jamais Ă©tĂ© abrogĂ©s par le ProphĂšte, et donc par Dieu.
[21] Nous lâavons signalĂ©, du fait de cette absence totale de preuves scripturaires, lâabrogation est entiĂšrement soumise Ă lâarbitraire exĂ©gĂ©tique, chacun abrogeant Ă lâenvi en fonction des opinions de son Ăcole, voire de ses idĂ©ologies personnelles. Ainsi, lâon put dire quâavaient Ă©tĂ© abrogĂ©s dans le Coran de 3 Ă 300 versets. Cette labilitĂ© signe Ă elle seule la vacuitĂ© et la vanitĂ© de la mĂ©thode abrogative.
[22] Plusieurs versets sont en réalité candidatés pour cette opération de nettoyage ethno-théologique : S9.V5 ; S9.V29 ; S9.V36 ; S2.V193.
[23] NĂ©anmoins, du point de vue mĂ©thodologique les abrogations classiquement proposĂ©es seront systĂ©matiquement examinĂ©es afin de discerner ce que du sens textuel les exĂ©gĂštes voulurent abroger pour une raison ou une autre et dâobserver les contradictions ainsi gĂ©nĂ©rĂ©es, puis de vĂ©rifier de la sorte la solution de Sens littĂ©ral qui maintient la cohĂ©rence coranique. Enfin, concernant la problĂ©matique de la chronologie du Coran, nous ajouterons que lâabrogation participe fortement Ă la manipulation des chronologies supposĂ©es. Car, dĂšs lors que lâExĂ©gĂšse dĂ©sira abroger tel verset ou rendre abrogeant tel autre, elle dut Ă©tablir une hiĂ©rarchie chronologique desdits versets et, ce faisant, lâon imagine que lâabsence de âcalendrier de rĂ©vĂ©lationâ facilita grandement les arrangements nĂ©cessaires. LĂ encore, refuser le principe dâabrogation renforce la cohĂ©rence du Coran en tant que corpus clos coranique et facilite les opĂ©rations chronologiques lorsquâelles sont utiles Ă lâanalyse contextuelle.

