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Cet article est la version intĂ©grale du chapitre II de notre thĂšse doctorale :  Analyse littĂ©rale des termes dĂźn & islĂąm. DĂ©passement spirituel du religieux et nouvelles perspectives exĂ©gĂ©tiques : – https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document

En ce chapitre, nous envisageons d’un point de vue thĂ©orique et sĂ©mantique la distinction entre sens et interprĂ©tation. Cette dĂ©marche est nĂ©cessaire puisque la thĂ©orie hermĂ©neutique postule que toute signification d’un texte n’est qu’une interprĂ©tation parmi d’autres. Il n’y aurait donc pas de possibilitĂ© de comprendre rĂ©ellement ce que l’auteur d’un texte avait voulu signifier, le lecteur serait toujours en train de dĂ©tourner le sens voulu par l’auteur vers une interprĂ©tation personnelle. Nous avons donc Ă©tudiĂ© les mĂ©canismes cognitifs et sĂ©mantiques Ă  l’origine de la formation des interprĂ©tations et avons montrĂ© que l’interprĂ©tation Ă©tait distincte du sens. Cette dĂ©marche est le prĂ©ambule nĂ©cessaire qui nous permettra de mettre en Ă©vidence l’existence du sens littĂ©ral en tant que signification non-hermĂ©neutique et non interprĂ©tative, cf. Chapitre III : Sens littĂ©ral et VĂ©ritĂ© du texte.

 

Chapitre II – Sens & InterprĂ©tation                                                                                                                     

    L’hermĂ©neutique nous aura livrĂ© son Ăąme, l’InterprĂ©tation. Cette entitĂ© devant s’entendre comme la circularitĂ© des renvois des signifiants aux signifiĂ©s, renvois indĂ©finis ouvrant Ă  l’abĂźme vertigineux de l’infini du sens. L’interprĂ©tation nĂ©e de l’infinitĂ© des horizons offre ainsi un horizon illimitĂ©. Et, si « l’hermĂ©neutique ne consiste nullement Ă  dĂ©velopper une procĂ©dure de comprĂ©hension, mais Ă  Ă©clairer les conditions dans lesquelles elle se produit »,[1] il n’en demeure pas moins qu’elle s’est hypostasiĂ©e en l’immaculĂ©e conception de l’InterprĂ©tation en tant que, non plus mode de comprĂ©hension, mais comprĂ©hension elle-mĂȘme. Concept ontologique, phĂ©nomĂ©nologique, philosophique qui, pragmatiquement, concerne tout texte, mais qui par un incident retour Ă  l’origine de la problĂ©matique, vectorise la rĂ©ception de toute Parole Ă©crite sacrĂ©e ; le Coran, donc, en ce qui concerne notre recherche. Il semblerait dĂšs lors acquis, toutes Écoles confondues, que comme le pressentirent les PĂšres de l’Église « l’écriture grandit avec ceux qui la lisent ».[2] De maniĂšre profane le principe perdure, lire est interprĂ©ter et si Ă©crire est de mĂȘme interprĂ©tation, alors lire est interprĂ©ter une interprĂ©tation, phĂ©nomĂšne indĂ©finiment diffractant, un absolu narcissisme textuel. Ce paradigme actuel exprime la crise de conscience contemporaine  nous sommes au monde en une indissoluble complexitĂ© en laquelle rĂšgne l’incertitude et l’incomplĂ©tude. Comment, en ces conditions, prĂ©tendre Ă  la rĂ©duction de l’entropie de notre ĂȘtre-au-monde, Ă  la simplification et, sacrilĂšge, Ă  la certitude ?

  1. DĂ©finitions de l’interprĂ©tation

L’étymologie, ce labour sĂ©minal d’antiques terres fertiles, enseigne que l’interprĂšte/interpretis est l’agent entre/inter deux parties, celui qui nĂ©gocie le prix/pretium, la valeur dĂ©pend donc de cette opĂ©ration. Le commerce ayant toujours Ă©tĂ© une activitĂ© internationale, cet intermĂ©diaire devint le traducteur de la langue de l’un vers celle de l’autre, l’interpretatio est alors traduction. Le traducteur, l’interprĂšte, est un passeur de sens, ce qu’indique au demeurant le latin traducere construit de tra/au-delĂ  et ducere /conduire, traduire est conduire le sens d’un lieu d’émission Ă  un lieu de rĂ©ception. C’est encore ce contexte de nĂ©goce qui explique que ce truchement, ou dĂ©marche traductive, soit dite explication, l’interprĂšte doit faire en sorte d’expliquer Ă  l’un ce que l’autre veut afin que le marchĂ© puisse ĂȘtre conclu en termes bien compris, l’interpretatio est alors explication.[3] De ce fait, interprĂ©ter c’est rapprocher ce que la diffĂ©rence Ă©loignait, l’interprĂ©tation est ainsi une interface communicationnelle. Sous cet aspect, l’on constate que l’opĂ©ration d’interprĂ©tation-explication suppose une double comprĂ©hension, celle du locuteur par l’interprĂšte et celle de son allocutaire direct. Cette mĂ©diation transporte en le transposant le sens voulu par le locuteur vers le rĂ©ceptionnaire et, bien conduite, elle trahit le perfide adage : « traduttore traditore ».[4] L’interprĂ©tation est donc tout autant explication que traduction, faits concrets qui ne prĂ©sagent aucunement d’une infinitĂ© de solutions, mais admettent, dans les limites de leur rĂ©ussite, l’imperfection. Nous pouvons dĂ©jĂ  noter que cette position est en opposition d’avec celle soutenue par l’hermĂ©neutique contemporaine.

D’un point de vue linguistique, l’interprĂ©tation revĂȘt plusieurs significations. Jusqu’au XIXe siĂšcle nous retrouvions couramment l’idĂ©e premiĂšre : action de traduire un texte d’une langue vers une autre, puis celle d’interprĂšte en tant que traducteur. L’exĂ©gĂšse est aussi dite interprĂ©tation, l’interprĂšte rendra comprĂ©hensible ce qui du Texte est en soi difficile, compliquĂ©, ambigu.[5] En pratique, cette activitĂ© interprĂ©tative n’est qu’une pseudo paraphrastique destinĂ©e Ă  harmoniser le sens apparent du texte avec le paradigme exĂ©gĂ©tique dont le commentateur est porteur. Relevant de processus similaires et en conformitĂ© avec le sens spirituel des Écritures,[6] interprĂ©ter est aussi imaginer des systĂšmes de rĂ©fĂ©rents allĂ©goriques ou symboliques. Ainsi, Ă  notre Ă©poque, la confusion entre exĂ©gĂšse et ces modalitĂ©s retreintes et spĂ©cialisĂ©es de l’interprĂ©tation est-elle encore mise Ă  profit dans les milieux rĂ©formistes musulmans afin, d’une part, de relativiser le poids de la doxa exĂ©gĂ©tique classique et, d’autre part, de pouvoir produire des commentaires en adĂ©quation avec les postulats de leur contemporanĂ©itĂ©. Mais, relativiser la force textuelle n’est-il pas affirmer sa propre puissance interprĂ©tative. Par ailleurs, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, l’interprĂ©tation correspond Ă  l’action de donner un sens personnel Ă  un fait ou acte ; interprĂ©ter un rĂȘve, une composition musicale, littĂ©raire ou artistique. L’objet interprĂ©tĂ© n’est qu’un support Ă  notre propre expression, se connaĂźtre Ă  travers l’autre. Le caractĂšre subjectif de cette interprĂ©tation individuelle est patent en psychologie oĂč interprĂ©ter est donner une signification dĂ©formĂ©e ou erronĂ©e.

D’un point de vue hermĂ©neutique, il convient de signaler une permutation Ă©tymologique, catalyseur d’une transmutation philosophique essentielle, et ce n’est point sans propos si le basculement paradigmatique propre Ă  l’hermĂ©neutique post-exĂ©gĂ©tique est de la sorte signĂ©. En effet, de prime abord le latin interpretatio et le grec hermĂ©neuein sembleraient synonymes, tous deux signifiant interprĂ©ter, expliquer, traduire. Mais, nous l’avons vu, l’interpretatio avait trait Ă  une opĂ©ration concrĂšte, une nĂ©gociation de faits. Or, les philosophes grecs n’étaient point marchands, mais thĂ©oriciens. Aussi, l’hermĂȘneuein Ă©tait-elle ancrĂ©e Ă  une dimension spirituelle, la mĂ©diation plus ou moins magique de la volontĂ© des dieux[7] et seule l’intellection/noĂȘsis primait.[8] ConsĂ©quemment, le nĂ©ologisme de Dannhauer, hermeneutica, visa-t-il Ă  renvoyer Ă  l’ermĂ©neutikos : ce qui relĂšve de l’interprĂ©tation, qui fait comprendre. Ce n’est plus alors le rĂ©sultat qui sera pris en compte, mais la rĂ©flexion sur ce qui y prĂ©side. Ce glissement Ă©tymologique indique de facto la rĂ©volution en marche, l’interpretatio latine ne pouvait plus exprimer le projet hermĂ©neutique et l’InterprĂ©tation fut alors le mode opĂ©ratoire par lequel nous comprenons. MalgrĂ© les apparences, le dieu mĂ©diateur HermĂšs ne sera plus honorĂ©, l’Homme deviendra l’interprĂšte de lui-mĂȘme. Ainsi, le mĂ©ta-concept d’InterprĂ©tation n’est-il plus l’explication d’un fait, mais le phĂ©nomĂšne interprĂ©tatif rĂ©alisant la comprĂ©hension, non plus une consĂ©quence mais une cause. Renversante transfiguration paradigmatique : « l’interprĂ©tation est la forme explicite de la comprĂ©hension »,[9] mais il est vrai que dans un cercle l’on n’a jamais conscience de marcher sur la tĂȘte. L’interprĂ©tation telle que Gadamer l’a thĂ©orisĂ©e est le fondement de l’hermĂ©neutique contemporaine, elle est Ă  double voie et vaut identiquement pour l’auteur et le lecteur. Il y a interprĂ©tation dans le sens oĂč le lecteur fait converger les interprĂ©tations prĂ©cĂ©dentes dĂ©posĂ©es par la tradition,[10] cascade inductive provoquĂ©e par la mise en Ɠuvre de divers rĂ©fĂ©rents extĂ©rieurs et antĂ©rieurs au texte[11]  qu’un lecteur donnĂ© aura acquis et qu’il mobilise pour former du sens. Comme tous les lecteurs sont construits et instruits diffĂ©remment et en des temps et situations divers, les possibilitĂ©s de sens apparaissent infinies ou du moins fort nombreuses, en tout Ă©tat de cause, supĂ©rieures Ă  ce que le texte pouvait sans doute contenir. Les interprĂ©tations ne crĂ©ent donc pas du sens ex nihilo, elles exploitent selon divers angles le potentiel du texte et traduisent du sens en amont mĂȘme du locuteur et de l’allocutaire. Ce sont ces paradigmes, issus des milieux oĂč opĂšrent l’écriture et la lecture, qui conditionnent la direction interprĂ©tative que le lecteur prendra. De tels choix vectoriels peuvent intervenir indĂ©pendamment de l’épistĂšmĂȘ en laquelle le texte a Ă©tĂ© produit, mais ceci suppose aussi que l’on pourrait rechercher par la lecture Ă  identifier ledit domaine Ă©pistĂ©mologique, ce qui serait en soi un facteur discriminant et rĂ©ducteur de l’activitĂ© interprĂ©tatrice.

  1. Interprétation de la définition

Pour autant, force est de constater que nous entendons prĂȘcher Ă  l’encan que selon la thĂ©orie hermĂ©neutique tout n’est qu’interprĂ©tation et qu’il n’y a de vrai que la relativitĂ© de la vĂ©rité ; Paul RicƓur n’a-t-il pas Ă©crit que l’hermĂ©neutique est la « lecture d’un sens cachĂ© dans le texte du sens apparent ».[12] Par voie de consĂ©quence, il n’existerait pas d’interprĂ©tation apodictique d’un texte ou d’un fait, mais seulement des interprĂ©tations plus ou moins plausibles. Tout ne serait donc qu’affaire d’interprĂ©tations, chacun Ă©chappant ainsi Ă  la critique mĂ©thodologique de ses propres interprĂ©tations. Cependant, Ă  bien examiner ce trope commun aux milieux des hermĂ©neutes, sĂ©mioticiens et autres chercheurs en sciences sociales, tous de disciplines noologiques, l’on note qu’il repose sur une inversion patente et pleinement dĂ©constructiviste, ce qui Ă©tait en hermĂ©neutique une cause devient une consĂ©quence.[13] L’interprĂ©tation serait non plus le mĂ©canisme de la comprĂ©hension, mais ce par quoi nous pouvons spĂ©culer intentionnellement et librement. Les prĂ©jugĂ©s individuels, au sens banal du terme, remplacent alors les “prĂ©-jugĂ©s” opĂ©ratifs tels que Gadamer les dĂ©finissait.[14] L’interprĂ©tation reprend ici son acception courante, non acadĂ©mique : tout sens que l’on peut donner Ă  un objet, un signe. Il est ainsi couramment posĂ© qu’interprĂ©ter c’est crĂ©er du sens, certes, le fait est indĂ©niable, dĂ©lire interprĂ©tatif y compris, mais il n’y a pas lĂ  matiĂšre Ă  admettre que toute interprĂ©tation soit une comprĂ©hension justifiĂ©e. En quoi supposer que l’interprĂ©tation soit la comprĂ©hension d’un texte, justifie-t-il que toute interprĂ©tation puisse en ĂȘtre un sens, sans critĂšres de jugement et indĂ©finiment ? L’interprĂ©tation entendue en tant que validation d’un point de vue subjectif est un abus de sens hermĂ©neutique.

Plus avant, parce que la roue de la pensĂ©e est autonome, il nous est Ă  tous devenu insupportable qu’un texte ne puisse admettre qu’une seule interprĂ©tation, ce qui reviendrait Ă  dire qu’il n’aurait qu’un seul sens et, donc, aucune interprĂ©tation possible. Cette aporie, car c’en est une, est vĂ©cue Ă  l’ñge de la philosophie plus libertaire que libĂ©ratrice comme un intolĂ©rable totalitarisme, une violence Ă©thique.  Mais, l’anarchie comme principe hermĂ©neutique n’est-elle pas l’inverse de la production rĂ©gulĂ©e que postule l’hermĂ©neutique universelle ? Si l’on considĂšre que l’entropie interprĂ©tative n’engendre pas le chaos et que le « pouvoir-dire » d’un texte « dĂ©passe son vouloir-dire »,[15] l’on n’aura pas dĂ©montrĂ© que ceci serait le fait de l’auteur ou du texte, sa/leurs volontĂ©s, mais seulement le fait du lecteur. La notion de « pouvoir-dire » est en soi un parti-pris implicitement fondĂ© sur le sophisme suivant : Je peux interprĂ©ter Ă  l’infini et tout texte est interprĂ©table, donc un texte est une somme infinie d’interprĂ©tations. L’acceptation tacite de cet illogisme du « pouvoir-dire » n’est que l’expression de la revendication du pouvoir de dire. Si nous dĂ©laissons le « vouloir-dire » au profit du « pouvoir-dire », il n’est alors pas nĂ©cessaire d’imposer Ă  l’homme le respect du texte ou une forme de respect du texte. Or, ce rapport entre le texte et l’interprĂšte outrepasse l’acte de lire. Il n’y a plus lĂ  de lecteur, ni mĂȘme de lecteur-interprĂšte, mais un interprĂšte-lecteur. Le lecteur ne serait plus celui qui cherche Ă  comprendre une consigne Ă©crite, mais celui qui utilise[16] le texte au bĂ©nĂ©fice de ses propres opinions ; l’on peut ainsi Ă©crire un traitĂ© de bioĂ©thique critique Ă  partir de l’énoncé : « fumer tue ». Si comprendre n’est que donner une interprĂ©tation, alors lire serait « dire de l’énoncé » et non pas comprendre ce que dit l’énoncĂ©, les mots du Je de l’auteur deviennent les jeux de mots du lecteur. Aussi, face au totalitarisme hermĂ©neutique, toute rĂ©action est de pĂ©tition salutaire, citons : « InterprĂ©ter, est-ce sans limites ? La thĂšse de l’illimitation de l’interprĂ©tation nous est aujourd’hui familiĂšre [
] Comment ne pas dire, comme tout le monde, que l’interprĂ©tation d’une langue Ă©trangĂšre, d’une Ɠuvre littĂ©raire ou artistique, d’un texte religieux ou philosophique, d’un rĂȘve ou d’un acte, d’un texte de loi, ou mĂȘme d’un phĂ©nomĂšne quelconque, est infinie ? [
] L’interprĂ©tation semble donc naturellement coextensive Ă  la culture [
] PrĂ©parĂ©e par Nietzsche, fondĂ©e par Heidegger, dĂ©veloppĂ©e par Gadamer, la (les) philosophie(s) de l’interprĂ©tation, ou “hermĂ©neutique”, prĂ©tend faire du concept d’interprĂ©tation un principe dominateur de la pensĂ©e humaine. Refusant de nous rĂ©signer sans examen, nous entendons entraĂźner avec nous le lecteur moderne dans une discussion critique, tĂąche sceptique d’autant plus nĂ©cessaire qu’elle s’attaque Ă  un credo dorĂ©navant au-dessus de tout soupçon. »[17]

  1. Limites du sens et de l’interprĂ©tation

Contre tout discours dĂ©constructiviste, les faits sont tĂȘtus, et l’observation montre qu’un certain nombre de signaux font sens de maniĂšre univoque, mĂȘme Derrida s’arrĂȘtait au feu rouge, et ce, surtout, lorsqu’il avait dĂ©cidĂ© de ne pas les respecter. À l’inverse, quand le tĂ©lĂ©phone sonne sans que nous sachions prĂ©cisĂ©ment ce que cela peut ĂȘtre il semble bien que nous relevions de la psychiatrie ou d’une aphasie d’ordre neurologique. Ainsi, que l’homme puisse interprĂ©ter diffĂ©remment un mĂȘme texte ne prouve en rien qu’un texte ne soit pas raisonnablement limitĂ© et fini en intentions de sens. Au contraire, sauf volontĂ© expresse du poĂšte, du politicien ou du marketeur, il est Ă©vident que le texte en tant que suite de signes linguistiques est un acte pragmatique ayant pour fonction de limiter l’interprĂ©tation en vue de transmettre avec prĂ©cision une information obvie limitĂ©e et finie. Face Ă  la diversitĂ© des interprĂ©tations que nous envisageons possibles, la seule conclusion logique de ce qui se prĂ©sente comme un constat, car Ă©prouver le mensonge n’infirme point que la vĂ©ritĂ© existe, est que seule la capacitĂ© de l’homme Ă  interprĂ©ter est infinie et indĂ©finie, ce qui en soi ne remet nullement en cause les fondamentaux bien compris de l’hermĂ©neutique. ConnaĂźtre que tout texte est interprĂ©table Ă  l’envi ne dĂ©montre en rien que l’essence du texte soit de n’ĂȘtre qu’interprĂ©tĂ©e ou, de maniĂšre plus prosaĂŻque, qu’il n’aurait pas pour fonction premiĂšre de dĂ©livrer un unique sens. L’interprĂ©tation considĂ©rĂ©e comme le corrĂ©lat majeur de l’hermĂ©neutique n’est en rĂ©alitĂ© que l’un de ses postulats. Si l’écrit encode en signes le langage, il en revĂȘt nĂ©cessairement les attributs, mais cette ambivalence polysĂ©mique empruntĂ©e n’est que thĂ©orique puisqu’en rĂšgle gĂ©nĂ©rale l’auteur, comme tout communicant, a suivi une stratĂ©gie visant Ă  rĂ©duire l’ambiguĂŻtĂ© potentielle de son discours Ă©crit. Ce mouvement dĂ©sordonnĂ© traduit bien l’oralitĂ© pour laquelle prime l’expression, mais en l’écrit prime la rĂ©flexion, le renvoi de la pensĂ©e Ă  des signes, d’oĂč son organisation nĂ©guentropique.[18] Pragmatiquement, le fait que l’homme depuis qu’il parle – et plus rĂ©cemment depuis qu’il Ă©crit – communique avec un fort taux de rĂ©ussite indique qu’au-delĂ  des thĂ©ories de l’interprĂ©tation existent des phĂ©nomĂšnes de rĂ©gulation, des limites Ă  la dĂ©rive interprĂ©tative.

Par ailleurs, d’un point de vue conceptuel, si l’interprĂ©tation hermĂ©neutique est dite infinie c’est qu’il n’est pas pris en compte sa compĂ©tence : est-elle bonne ou mauvaise ? Plus, le fait de ne formuler aucun jugement de valeur Ă©quivaut Ă  admettre que toutes les interprĂ©tations sont Ă©galement valables. Mais, en quoi l’infini serait-il indiffĂ©rencié ? Logiquement, un infini de sens ne peut ĂȘtre un sans fin indĂ©terminĂ©, un chaos informel non informatif. Au contraire, ce type d’infini est constituĂ© d’élĂ©ments dĂ©terminĂ©s et diffĂ©renciĂ©s, indĂ©finiment. Et, s’il n’en Ă©tait pas ainsi, il y aurait donc deux infinis de sens antithĂ©tiques, un positif et un nĂ©gatif ou un bon et un mauvais ou un beau et un laid ou un possible et un impossible. Or, s’il y a en la matiĂšre deux infinis, c’est qu’aucun n’est infini. Deux solutions Ă  cette contradiction ontologique : soit il existe un infini constituĂ© d’une infinitĂ© d’interprĂ©tations et d’un ensemble fini de sens, soit il existe une infinitĂ© de sens contenant un nombre dĂ©fini d’interprĂ©tations. De toute Ă©vidence, seule la premiĂšre hypothĂšse est tenable. En consĂ©quence de quoi, le postulat hermĂ©neutique d’une interprĂ©tation infinie n’est fonctionnel que du fait d’une confusion Ă©tablie entre sens et interprĂ©tation.

Pour distinguer ces deux domaines, il nous faut en fixer axiologiquement les limites. De ce qui prĂ©cĂšde, nous pouvons conclure qu’il n’y a pas d’infinitĂ© du sens, mais une infinitĂ© d’interprĂ©tations, et ceci peut Ă  nouveau ĂȘtre dĂ©montrĂ© comme suit :

Le sens d’un texte n’est pas uniquement ce qu’il aurait voulu signifier mais, de maniĂšre globale, il est l’ensemble des possibilitĂ©s signifiantes que le lecteur peut lui trouver. Si un texte peut dire beaucoup, il ne peut pas pour autant, dire tout et son contraire, cela s’entend bien sĂ»r pour un texte Ă©manant d’une pensĂ©e cohĂ©rente. Telles sont les limites premiĂšres des sens d’un texte : ils doivent ĂȘtre compatibles entre eux et, de ce point de vue, ils sont alors tous exacts et ne peuvent ĂȘtre en contradiction avec d’autres parties textuelles de l’Ɠuvre si celle-ci existe. Nous repĂ©rons lĂ  une ligne de dĂ©marcation : entre deux propositions antithĂ©tiques d’un mĂȘme Ă©noncĂ© non ambivalent,[19] l’une est un sens et l’autre une interprĂ©tation ou bien les deux sont des interprĂ©tations, mais elles ne sauraient ĂȘtre toutes deux sens du texte. L’on en dĂ©duit que deux propositions diffĂ©rentes non contradictoires peuvent ĂȘtre deux sens possibles d’un mĂȘme texte ou un sens et une interprĂ©tation. Autrement reprĂ©sentĂ©, la notion de sens recouvre l’ensemble des solutions convergentes, c’est-Ă -dire directement originĂ©es au texte, chaque sens proposĂ© provient d’une analyse de sens diffĂ©rente d’un seul et mĂȘme texte,[20] nous les qualifierons donc de sens premiers :

Pour des raisons techniques, le schĂ©ma ci-dessous n’apparaĂźt pas en sa totalitĂ©, l’on peut donc pour l’instant se reporter directement Ă  notre thĂšse pages 48-49 : – https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document

                    → S1

Texte           → S2

                    → S3

                    → Sn ; nous avons montrĂ© que « n » n’est pas infini.

Par ailleurs, les interprĂ©tations ont une double caractĂ©ristique que les sens premiers n’ont pas. D’une part, puisqu’elles peuvent ĂȘtre contradictoires, l’on en dĂ©duit qu’une interprĂ©tation peut ĂȘtre dĂ©rivĂ©e d’une prĂ©cĂ©dente :

I1 → I2→ I3 → I4 → In → In + 1 ; cette suite est infinie : n ∈ [ 0 ; + ∞ [ .

D’autre part, les interprĂ©tations sont divergentes. Par divergent, nous entendons le fait que les interprĂ©tations, parce qu’elles sont ipso facto antithĂ©tiques l’une de l’autre, ne s’originent pas directement au mĂȘme texte. Il en dĂ©coule l’existence de deux types d’interprĂ©tations. Le premier repose nĂ©cessairement sur une modification du texte source, nous les nommerons interprĂ©tations secondes :

                → Texte’ → It’1 → It’1’→ It’1’’ → It’1’’’ → It’n → It’n+1

Texte       →Texte’’ → It’’1 → It’’1’→ It’’1’’ → It’’1’’’ → It’’n → It’’n+1

                     →Tn’+1

Le second correspond Ă  la dĂ©rivation d’un sens premier, d’oĂč la dĂ©nomination d’interprĂ©tations dĂ©rivĂ©es :

                 → S1 → I1 → I1’→ I1’’ → I1-n → I1-n+1

Texte        → S2 → I2 → I2’ → I2’’ → I2-n → I2-n+1

                 → S3 → I3 → I3’ → I3’’ → I3-n → I3-n+1

                 → Sn → In → In+1

Ainsi, Ă  titre d’exemple, si l’on considĂšre indĂ©pendamment de tout contexte l’énoncĂ© Ă©crit suivant : « J’ai pris du pain Ă  midi », cinq sens premiers sont possibles :

S1 – j’ai mangĂ© du pain au repas de midi

S2 – j’ai mangĂ© un pain au repas de midi

S3 – j’ai mangĂ© des pains au repas de midi

S4 – j’ai achetĂ© un pain Ă  midi

S5 – j’ai achetĂ© des pains Ă  midi.

Sans tenir compte du fait qu’elles convertissent la comprĂ©hension en des Ă©noncĂ©s diffĂ©rents, ces cinq propositions de sens respectent sans les modifier la forme et la structure sĂ©mantique du texte original. Pris hors contexte, ces sens premiers sont tous exacts et ne s’excluent pas les uns les autres. Notre cas d’étude est absolu, c’est-Ă -dire hors de tout contexte. Cette situation est thĂ©orique, car la polysĂ©mie mise Ă  jour sera dans les faits d’énonciation rĂ©duite par des informations sĂ©miotico-contextuelles complĂ©mentaires, lesquelles permettront d’établir la solution de sens qui Ă©limine tout ou partie des autres. Nous verrons lors du prĂ©sent chapitre IV et lors de son application Ă  la dĂ©termination de sens de nos deux termes clefs dĂźn et islĂąm dans le Coran l’importance essentielle des diffĂ©rents contextes, cf. Partie II. L’on note que seul le contexte gĂ©nĂšre la contradiction entre divers sens premiers d’un mĂȘme Ă©noncĂ©. Si S1 est vrai, alors S4 et S5 sont nĂ©cessairement faux ; si S2 est vrai, S3, S5 et S4 sont faux ; si S3 est vrai, S2, S4 et S5 sont faux. L’on pourrait objecter, par exemple, que le fait que S2 soit vrai n’exclut pas que S4 le soit aussi. Rien n’interdit effectivement que notre quidam ait achetĂ© un pain puis l’ait mangĂ©, mais dans l’énoncĂ© initial « j’ai pris du pain Ă  midi » si l’on admet le sens S4 « j’ai achetĂ© un pain Ă  midi », cette solution exclut de facto S1 : « j’ai mangĂ© du pain Ă  midi », car si le verbe « prendre » peut avoir double signification il ne peut prĂ©sentement les exprimer simultanĂ©ment puisque l’on peut manger ce que l’on n’a pas achetĂ© et acheter ce que l’on ne mangera pas. Supposer que S1 et S4 coexistent n’est possible que lorsque S1 est en rĂ©alitĂ© une interprĂ©tation de forme I4 de S4. Par ailleurs, si je me dis qu’il a achetĂ© un pain, sans l’avoir mangĂ©, le lundi midi de la semaine derniĂšre plutĂŽt que le midi du jour de l’énonciation, il s’agira d’une interprĂ©tation de rang 3 I4’’’. Sans prĂ©juger de sa catĂ©gorisation, plus on avance en rang de dĂ©rivation et plus l’on tend vers la surinterprĂ©tation.

Ainsi, quant aux interprétations, nous ferons les observations suivantes :

– It’1 – Si je comprends que le locuteur dit : « j’ai volĂ© du pain Ă  midi », c’est que je suppose qu’il avait utilisĂ© le verbe « prendre » Ă  la place du verbe « voler », mais en rĂ©alitĂ© c’est moi qui opĂšre Ă  priori cette substitution, il s’agit donc d’une interprĂ©tation seconde de type It’1 puisque pour cela il a fallu que je modifie le texte.

It’1’ – Si je pense qu’il me signifiait « j’ai volĂ© un pain », ce rĂ©sultat est obtenu Ă  partir de It’1, en ce cas c’est une interprĂ©tation seconde de rang 2 : It’1’.

It’1’’– Si je pense qu’il dit « j’ai volĂ© plusieurs pains », comme il n’y a pas de nouvelle modification du texte, mais seulement une exploitation de l’indĂ©cision de l’article partitif « du », c’est une interprĂ©tation seconde de rang 3 : It’1’’.

It’1’’’ – Si je pense qu’il m’avoue son larcin pour s’en repentir, c’est une interprĂ©tation seconde de rang 4 : It’1’’’.

I1 – Si je pense qu’il me signifie : « je n’ai mangĂ© que du pain Ă  midi » ce rĂ©sultat est obtenu Ă  partir de S1, il s’agit donc d’une interprĂ©tation dĂ©rivĂ©e de type I1.

I2 – Si je suppose qu’ainsi il m’informe qu’il a pris un coup de poing Ă  midi, le texte source mentionnant « du pain » ceci ne peut ĂȘtre dĂ©duit que du sens premier S2, proposition en laquelle le sens figurĂ© et grivois du verbe manger et la dĂ©termination « un pain » permettent cette interprĂ©tation dĂ©rivĂ©e de type I2.

I4 – Si je pense que cela signifie qu’il veut me donner un pain, c’est une interprĂ©tation dĂ©rivĂ©e de S4, interprĂ©tation dĂ©rivĂ©e I4.

I5 – Si je pense qu’il veut me donner des pains, cette hypothĂšse est dĂ©rivĂ©e de S5, c’est une interprĂ©tation dĂ©rivĂ©e I5.

I5’– Si je pense qu’il veut me donner des pains qu’il a volĂ©s, il s’agit d’une interprĂ©tation dĂ©rivĂ©e de rang 2 I5’.

Comme nous l’avions indiquĂ©, la sĂ©rie interprĂ©tative est potentiellement infinie et nous pourrions envisager que notre locuteur mente, ou qu’il nous signifie qu’il a faim et qu’en rĂ©alitĂ© il n’a rien mangé ; qu’il veut me donner du pain ou me demande d’en voler avec lui ; qu’il veut m’en vendre ou qu’il insinue que je pourrais en vendre Ă  sa place ; qu’il a pris une baguette, un pain complet ou un sans sel ; que par pain il dĂ©signe autre chose comme un pain de cire, un pain Ă  cacheter, un fournil, une boulangerie, une source de vie spirituelle, un moyen de gagner sa vie, son pain quotidien ou, par mĂ©tonymie, d’autres nourritures, etc.

En synthĂšse, sens et interprĂ©tation obĂ©issent Ă  des rĂšgles d’élaboration diffĂ©rentes permettant de les distinguer thĂ©oriquement. Si tous deux fournissent une comprĂ©hension de l’énoncĂ©, l’interprĂ©tation est une signifiance [fait de vĂ©hiculer une information] alors que le sens est une signification [ce qui est signifiĂ©]. Les caractĂ©ristiques et les stratĂ©gies de l’un et de l’autre sont opposĂ©es comme le rĂ©sument les sept points mis en exergue infra. Notion conceptuelle essentielle, les sens premiers sont tous exacts alors que les interprĂ©tations sont toutes Ă©quivalentes. FormulĂ© autrement, rien ici ne prĂ©suppose de la valeur de l’interprĂ©tation et ne permet donc pas de discriminer l’interprĂ©tation exacte de l’erronĂ©e. En consĂ©quence de quoi leur validitĂ© est relative et leur vĂ©ridicitĂ© non pertinente. Pour l’essentiel, nous listerons donc les traits distinctifs entre sens et interprĂ©tation :

  • Si les interprĂ©tations tendent vers l’infini, les sens sont eux limitĂ©s.
  • Si les interprĂ©tations sont Ă©quivalentes entre elles, les sens sont tous exacts.
  • Si les interprĂ©tations ne sont que des significations possibles, les sens sont des significations probables.
  • Si les sens s’originent toujours au texte et ne sont jamais dĂ©rivĂ©s les uns des autres, les interprĂ©tations sont en situation inverse.
  • Si les interprĂ©tations modifient sĂ©mantiquement l’énoncĂ©, les sens en respectent la structure sĂ©mantique.
  • Si la nature et le nombre des interprĂ©tations dĂ©pendent de la capacitĂ© de l’interprĂšte, les sens sont dĂ©terminĂ©s par la sĂ©mantique du texte.
  • Si par contextualisation une interprĂ©tation ne peut ĂȘtre invalidĂ©e, mais seulement dĂ©classĂ©e, certains sens peuvent quant Ă  eux ĂȘtre invalidĂ©s.

Nous aurons donc mis en Ă©vidence l’opposition structurelle entre concepts de sens et d’interprĂ©tation, ce qui est vrai pour l’un ne l’est pas pour l’autre, et inversement. Concernant l’interprĂ©tation, ces observations confirment de maniĂšre restrictive l’idĂ©e hermĂ©neutique conventionnelle d’une â€œĂ©quitĂ© interprĂ©tationnelle” : tout Ă©tant interprĂ©tation, aucune vĂ©ritĂ© prĂ©dicative n’existerait et, concernant un texte, toutes les interprĂ©tations proposĂ©es seraient Ă  prendre Ă  Ă©gale considĂ©ration. Accessoirement, mais pas seulement, cette pluralitĂ© indiffĂ©renciĂ©e des interprĂ©tations a Ă©tĂ© dogmatisĂ©e et autorise chaque chapelle Ă  entendre son propre son de cloche. C’est en rĂ©alitĂ© la notion de sens qui est discriminante. Toutefois, nous verrons que certaines interprĂ©tations tirent leur lĂ©gitimitĂ© du fait que de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale elles s’inscrivent en la zone de sens gĂ©nĂ©rĂ©e par l’acte de lecture.[21] À ce stade, nous admettrons donc ce que nous avions Ă©mis Ă  titre d’hypothĂšse : toute la problĂ©matique babĂ©lienne de l’hermĂ©neutique repose sur la confusion entre sens et interprĂ©tation.

AppliquĂ© aux nouvelles approches du Coran, citons un exemple contemporain parmi tant d’autres de cette Ă©quivoque : « Il ne peut y avoir une interprĂ©tation unique d’un texte, une signification unique [
] mais il existe une multitude d’interprĂ©tations et de significations [
] on ne peut pas dire de maniĂšre absolue : voilĂ  quel est le sens du texte  », c’est nous qui soulignons.[22]  Intra-muros, nous pouvons signaler la “labellisation” quasi constante des nouvelles traductions du Coran par des formules de type : « InterprĂ©tation du sens des versets du Saint Coran ». Enfin, au registre du sabir hermĂ©neutique, citons : « Le message coranique n’a pu ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ© que parce qu’il a Ă©tĂ© compris ! » ! Par dĂ©ontologie, nous respecterons l’anonymat de cet auteur bien connu du dĂ©bat hermĂ©neutique.

Enfin, du point de vue thĂ©orique, l’on pourrait nous objecter qu’il est impossible de dichotomiser l’entitĂ© InterprĂ©tation en hermĂ©neutique puisqu’elle est universelle et ontologique Ă  l’Homme – car comment briser un espace infini holistique ? Effectivement, nous avions vu en notre heuristique du chapitre prĂ©cĂ©dent que l’InterprĂ©tation en tant que phĂ©nomĂ©nologie de la comprĂ©hension par la mise en jeu de diffĂ©rents cercles hermĂ©neutiques en justifiait le caractĂšre infini.[23] Mais, faut-il en conclure que sens et interprĂ©tation seraient indistincts ? Or, nous venons de montrer que sens et interprĂ©tation avaient des caractĂ©ristiques opposĂ©es, et deux Ă©lĂ©ments opposĂ©s point par point ne peuvent ĂȘtre identiques. Nous avons lĂ  systĂ©matisĂ© les rĂ©sultats de la fonction InterprĂ©tation et non pas le principe. Sans doute est-ce la confusion terminologique et principielle entre InterprĂ©tation en tant que fondement de la comprĂ©hension et interprĂ©tations en tant que produits cognitifs desdites opĂ©rations de comprĂ©hension qui est cause de l’embarras hermĂ©neutique contemporain,[24] ce que notre typographie majuscule/minuscule s’attachera dorĂ©navant Ă  Ă©claircir. Plus avant, l’intĂ©rĂȘt de cette problĂ©matisation est d’avoir identifiĂ© ce qui relĂšve des interprĂ©tations, interprĂ©tations secondes et dĂ©rivĂ©es, et ceci, comme nous allons le constater, doit permettre d’en Ă©tablir une procĂ©dure de rĂ©gulation. D’autre part, plus essentiel encore Ă  notre Ă©tude, la mise en Ă©vidence de la notion de Sens ouvre la voie vers l’identification du sens littĂ©ral, objet thĂ©orique et concret de notre quĂȘte. Pragmatiquement, il n’y a aucune difficultĂ© Ă  envisager que l’on puisse interprĂ©ter un texte Ă  l’infini, mais ceci n’implique pas qu’il ait une infinitĂ© de sens.

  1. De la surinterprétation

Selon la dĂ©finition acadĂ©mique de la surinterprĂ©tation, il s’agirait d’une interprĂ©tation Ă©laborĂ©e au-delĂ  d’une interprĂ©tation apparemment complĂšte. Umberto Eco[25] a dĂ©passĂ© ce concept visiblement issu de la psychanalyse et considĂšre comme Ă©tant une surinterprĂ©tation ce qui ne peut ĂȘtre une interprĂ©tation admissible,[26] notion qu’il dĂ©finit en ces termes : « Toute interprĂ©tation donnĂ©e portant sur une certaine portion d’un texte peut ĂȘtre acceptĂ©e si elle est confirmĂ©e par [une autre portion du texte], et elle doit ĂȘtre rejetĂ©e si elle est contestĂ©e par une autre portion du texte. En ce sens, la cohĂ©rence textuelle interne contrĂŽle les parcours du lecteur, lesquels resteraient sans cela incontrĂŽlables. »[27] Dans le mĂȘme ouvrage,[28] intervient Richard Rorty qui, pour l’occasion, se pose en dĂ©fenseur de la surinterprĂ©tation et l’envisage comme suit : toute comprĂ©hension ne visant pas Ă  reconstruire l’intention du texte, mais Ă  rechercher tout ce que le texte n’aurait pas dit, omis. Une autre approche rend compte de l’effet rĂ©vĂ©lateur de l’interprĂšte projecteur : « La surinterprĂ©tation, lumiĂšre trop intense, surexpose son objet et rend le clichĂ© trop transparent. »[29] AppliquĂ©e au champ des sciences sociales, Bernard Lahire catĂ©gorise la surinterprĂ©tation en dĂ©finissant des interprĂ©tations « imprudentes ou inadĂ©quates ».[30] La surinterprĂ©tation n’est alors qu’une classe d’interprĂ©tations borderline. Il en distingue trois types : 1– Les interprĂ©tations dues aux dĂ©crochages interprĂ©tatifs par rapport aux situations interprĂ©tĂ©es ; 2 – Les interprĂ©tations produites par le dĂ©calage non objectivĂ©, non contrĂŽlĂ© et non corrigĂ©, entre la position du chercheur face aux matĂ©riaux Ă©tudiĂ©s et la position des enquĂȘtĂ©s ; 3 – Les interprĂ©tations gĂ©nĂ©rĂ©es par la combinaison de la surabondance  de preuves destinĂ©es Ă  prouver la vĂ©ridicitĂ© du modĂšle thĂ©orique utilisĂ© et de productions  littĂ©raires  “d’effets de preuve”.[31] En fonction de notre modĂ©lisation, cette systĂ©matisation garde toute sa pertinence dĂšs lors que l’on permute chercheur/lecteur et sujet interprĂ©tĂ©/texte. Nous verrons[32] que notre modĂ©lisation confirme la quasi indĂ©pendance des mĂ©canismes de production de la surinterprĂ©tation et le fait qu’elle tend vers + ∞. Avoir conscience de ces processus dĂ©viant de l’interprĂ©tation vers la surinterprĂ©tation rĂ©fĂšre Ă  la limitation Ă©thique que l’interprĂšte peut s’imposer, voir paragraphe suivant. Sous cet aspect, l’autocritique, base de l’autorĂ©gulation, ne rĂ©siste pas Ă  la tentation et, plutĂŽt que de considĂ©rer son propre inconscient, il est plus aisĂ© de dĂ©finir la surinterprĂ©tation comme l’étrange Ă©tranger au-delĂ  des limes de notre empire. L’identification de cette barbaresque surinterprĂ©tation renvoie par le jeu de l’altĂ©ritĂ© Ă  l’autolĂ©gitimation de soi. ReconnaĂźtre qu’il y a des interprĂ©tations aberrantes dites surinterprĂ©tations est convenir implicitement qu’il en existe nĂ©cessairement de saines, socle de la validitĂ© de l’hermĂ©neutique des sciences humaines. Plus, en sacrifiant la surinterprĂ©tation Ă  l’autel de la guerre des idĂ©es, cela revient, du moins en apparence, Ă  rĂ©soudre le conflit des interprĂ©tations issu de l’impasse aporĂ©tique en laquelle le virage hermĂ©neutique de ces disciplines a conduit car, si tout n’est qu’interprĂ©tation, rien n’est signifiant, et la recherche en sciences noologiques ne serait que spĂ©culation.

  1. Limitations de l’interprĂ©tation

La rĂ©gulation des sens premiers tels que nous les avons dĂ©finis sera envisagĂ©e au prochain chapitre, lui-mĂȘme consacrĂ© au sens littĂ©ral. PrĂ©sentement, nous nous interrogerons sur les limitations de l’interprĂ©tation, notion qui ne doit pas ĂȘtre confondue avec la notion de limites de l’interprĂ©tation laquelle, dans le prolongement du § 4, n’aurait pour fonction que de pouvoir discriminer entre interprĂ©tation juste et fausse ou interprĂ©tation et surinterprĂ©tation. Ceci Ă©tant, hors mĂȘme du propos hermĂ©neutique, si l’on admettait qu’infinitĂ© de sens et infinitĂ© d’interprĂ©tations sont une seule et mĂȘme chose, alors la question du sens disparaĂźtrait. De la sorte, le sens que donna De Vinci Ă  son tableau pourrait ĂȘtre identique aux interprĂ©tations du Da Vinci code. Or, nous reconnaĂźtrons volontiers qu’il n’en est pas ainsi, Ă  moins que toute Ɠuvre ne soit qu’une pĂ©nultiĂšme opĂ©ration de sexage des anges. Si l’interprĂ©tation est infinie, il y a tout de mĂȘme et nĂ©cessairement une limitation des interprĂ©tations car, dans le cas contraire, comment savoir que l’interprĂ©tation d’une vessie n’est pas celle d’une lanterne. En pratique, nous ne baignons pas dans un indĂ©fini univers oĂč tous les messages Ă  force d’ĂȘtre infinis deviennent indistincts. Il y a, contre la thĂ©orie, obligatoirement des stratĂ©gies cognitives mises en Ɠuvre opĂ©rant des choix pertinents, des systĂšmes de rĂ©gulation qui orientent ce flux informatif et Ă©liminent le bruit de fond interprĂ©tatif parasite. Nous ne pensons point lĂ  Ă  la fusion gadamĂ©rienne des horizons ou Ă  l’intersubjectivitĂ© implicite de U. Eco, mais au fait que, face Ă  un texte, c’est-Ă -dire une information donnĂ©e en fonction des rĂšgles de la langue, nous rĂ©ussissions gĂ©nĂ©ralement Ă  discerner un espace commun de signification partagĂ© par l’auteur en son intention, le texte en sa forme et le lecteur en sa position. Nous prĂ©senterons au chapitre Ă  suivre une modĂ©lisation de ces interactions. À ce stade, la comprĂ©hension sera donc pour nous, non point la rĂ©sultante vectorisĂ©e par un lecteur modĂšle, mais par un lecteur compĂ©tent sachant utiliser avec succĂšs un certain nombre de critĂšres permettant la limitation de l’activitĂ© interprĂ©tative potentielle.

Pour cela, l’on doit prendre en compte une premiĂšre ligne de dĂ©marcation d’ordre dĂ©ontologique : je peux dire tout et son contraire, mais je ne peux accuser mon texte de cela. En confondant infinitĂ© de l’interprĂ©tation et finitude du sens l’on a Ă©cartĂ© la question Ă©thique. Si je peux accepter que l’on dise n’importe quoi, puis-je accepter que l’on dise n’importe quoi de moi ? La libertĂ© de penser n’est en rien la libertĂ© de penser n’importe comment et nous sommes en droit de rejeter l’interprĂ©tation sine materia.[33] Nous avions dĂ©veloppĂ© ce point au sujet de la surinterprĂ©tation quant Ă  la prise de conscience du fait que tout chercheur est exposĂ© au risque de mutiler l’objectivitĂ© de ses interprĂ©tations sur son lit de Procuste. Une seconde ligne de dĂ©marcation est sĂ©mantique, elle comporte plusieurs types de limitation de l’interprĂ©tation, nous citerons les principales :

– La premiĂšre limitation de ladite activitĂ© interprĂ©tative est la consĂ©quence de l’intention de l’auteur et de son expression par le texte. Le lecteur, dĂšs lors qu’il souhaite comprendre la signification d’un texte est en une dĂ©marche de recherche de la premiĂšre par le dĂ©codage de la seconde. Un auteur peut volontairement Ă©crire un texte ambivalent ou ambigu comme, au contraire, travailler Ă  le rendre univoque.

– La deuxiĂšme est la capacitĂ© interprĂ©tative du lecteur et, en fonction de ses compĂ©tences en la matiĂšre, il Ă©largira plus ou moins le champ des significations possibles. C’est la non rĂ©gulation de cette activitĂ© interprĂ©tante, parce que trĂšs souvent non perçue par l’interprĂšte, qui est fort souvent cause de l’inflation des interprĂ©tations jusqu’à la surinterprĂ©tation.

– La troisiĂšme relĂšve de l’application Ă  entendre le texte, l’étude des signifiants. La polysĂ©mie thĂ©orique des sĂšmes est limitĂ©e par leur concatĂ©nation syntaxique et grammaticale. Corollairement, la prĂ©cision linguistique acquise par l’auteur contrĂŽle en amont la rĂ©duction des possibilitĂ©s d’interprĂ©tation. De mĂȘme, la compĂ©tence du lecteur peut agir comme rĂ©ducteur, mais aussi en tant que dĂ©multiplicateur.

– La quatriĂšme limitation est lexicale. La polysĂ©mie terminologique est lexicalement contingentĂ©e. Ainsi, alors que la racine ឍaraba connaĂźt selon le LisĂąn al–‘arab une soixantaine de significations et le terme dĂźn prĂšs d’une cinquantaine, le verbe lakaáčŁa signifie uniquement frapper d’un coup de poing. En français, « barbarisme » a quatre acceptions, mais pactole ou goudron n’en ont qu’une. Au regard de l’importance de la question quant au vocabulaire coranique et Ă  l’objet de notre recherche, nous renvoyons Ă  l’étude dĂ©veloppĂ©e de ce sujet.[34]

– La cinquiĂšme repose sur le recours Ă  de nombreux marqueurs sĂ©mantiques orientant le sens Ă  donner. Pour le Coran, catĂ©gorie spĂ©cialisĂ©e, rappelons l’indication frĂ©quente du sens allĂ©gorique comme en S2.V264 oĂč nous lisons : mathalu-hu ka-mathali áčŁafwĂąn/son exemple est l’exemple d’un rocher ou, mieux : allĂ©goriquement il est Ă  l’image d’un rocher. Concernant, la distinction sĂ©mantiquement possible entre le sens propre et le sens figurĂ© d’autres moyens existent. Si nous disons : « J’ai mangĂ© du bƓuf », cette affirmation ne peut ĂȘtre comprise qu’en sa version gastronomique, mais par « J’ai mangĂ© un bƓuf », comme il est peu vraisemblable que notre locuteur ait mangĂ© un bƓuf en entier, l’on s’orientera vers un sens figuré : « J’ai eu Ă  supporter un bƓuf musical de piĂštre intĂ©rĂȘt » ou autre hypothĂšse mĂ©taphorique. Ceci est encore plus net lorsque l’on dit « J’ai mangĂ© du lion ».

– La sixiĂšme est littĂ©rale. Nous entendons par lĂ  l’existence intentionnelle d’un sens apparent ou obvie, c’est-Ă -dire un domaine de sens se situant en une zone de communication hors interprĂ©tation. Plus exactement, une aire littĂ©rale dĂ©terminĂ©e par les limitations objectivables des trois intentions, celles de l’auteur, du texte et du lecteur. Nous prĂ©ciserons cette notion essentielle au chapitre Ă  suivre.

– La septiĂšme limitation est contextuelle et sans aucun doute est-ce la principale, celle constamment fonctionnelle dans l’intercommunication. Qu’il s’agisse d’un discours, d’un texte ou d’une Ɠuvre, le contexte est fortement limitatif, il fournit un cadre aisĂ©ment perceptible et a une puissante activitĂ© rĂ©ductrice. Le dadaĂŻsme et l’art moderne dĂ©constructif l’avaient bien compris puisqu’ils s’appliquĂšrent Ă  dĂ©contextualiser leurs crĂ©ations, dont le « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte [35] est le contre-pied en trompe-l’Ɠil. Plus le contexte est dense et redondant, plus l’Ɠuvre est cohĂ©rente et plus le sens est sĂ©riĂ©. En rĂ©alitĂ©, le contexte est une entitĂ© plurielle hiĂ©rarchisĂ©e reliant l’intratextualitĂ©, la mĂ©tatextualitĂ© et l’intertextualitĂ©, nous envisagerons cela au chapitre IV Ă©tant donnĂ© l’importance pour notre mĂ©thodologique de l’étude comparative des diffĂ©rents contextes coraniques mis en jeu. Ce lien direct entre contexte et sens sera vĂ©rifiĂ© lors de l’étude de nos termes-clefs dĂźn et islĂąm.

De fait, Il n’est rien de plus classique que ces rĂ©gulateurs sĂ©mantiques, ne sont-ils pas Ă  l’Ɠuvre en nos quotidiens.  Face Ă  l’incertitude du monde interprĂ©tatif, ils nous offrent la certitude du sens, facultĂ© dĂ©cisionnelle de l’ordre des rĂ©flexes de survie. L’espĂšce humaine ne serait-elle point celle qui a dĂ©veloppĂ© cette extraordinaire capacitĂ© Ă  se mouvoir en la jungle des infinis possibles sans laquelle elle n’aurait pu s’extraire de son indiffĂ©renciĂ© limon originel. La grammaire gĂ©nĂ©rative de Chomsky est sur ce point pertinente : « Le fait central sur lequel doit porter toute linguistique significative est celui-ci : un locuteur exercĂ© peut produire dans sa langue une phrase nouvelle au moment opportun, et d’autres locuteurs peuvent la comprendre immĂ©diatement, bien qu’elle soit Ă©galement nouvelle pour eux. La plus grande part de notre expĂ©rience linguistique, comme locuteur et comme auditeur, a trait Ă  des phrases nouvelles ; une fois que nous avons acquis la maĂźtrise d’une langue, la classe des phrases avec lesquelles nous pouvons opĂ©rer couramment et sans difficultĂ© ou hĂ©sitation est si vaste que nous pouvons la tenir infinie Ă  tous Ă©gards : Ă  celui de la pratique et manifestement aussi Ă  celui de la thĂ©orie. La maĂźtrise normale d’une langue implique non seulement la capacitĂ© de comprendre immĂ©diatement un nombre infini de phrases entiĂšrement nouvelles, mais aussi l’aptitude Ă  identifier des phrases dĂ©viantes et Ă©ventuellement Ă  les soumettre Ă  interprĂ©tation  ».[36]

  1. Vers une herméneutique critique  

En termes bibliques, nous ne dirons pas Ă  l’instar du QohĂ©let qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil : « ce qui a Ă©tĂ©, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera »,[37] mais bien plutĂŽt que l’existence de la lumiĂšre repose sur l’effacement des obscuritĂ©s.[38]  Une fois le dĂ©senchantement venu, la comĂšte hermĂ©neutique semble avoir perdu de sa magnitude, ne s’agirait-il pas alors de reconstruire du sens Ă  partir, paradoxalement, de la matiĂšre de ce quasi trou noir. Pour ce faire, nous aurons mis en Ă©vidence les principales apories de la thĂ©orie de la relativitĂ© de l’interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale, approche Ă©pistĂ©mologique qui, ceci est admis, fait de la rĂ©futabilitĂ© ou “falsifiabilitĂ©â€ un critĂšre de scientificitĂ©.

D’autres ont ouvert le dĂ©bat,[39] mais ici, comme point d’ancrage, nous pensons tout particuliĂšrement Ă  Denis Thouard et Ă  sa proposition d’hermĂ©neutique critique s’inscrivant dans le prolongement des rĂ©flexions de Peter Szondi et Jean Bollack.[40] Leur constat est le suivant : le texte, encerclĂ© par l’hermĂ©neutique post-dĂ©constructiviste contemporaine, a Ă©tĂ© abandonnĂ© au profit de paradigmes spĂ©cialisĂ©s qui, bon grĂ© mal grĂ©, lui sont imposĂ©s par l’interprĂšte et gĂ©nĂšrent de fait une interprĂ©tation dĂ©rĂ©gulĂ©e. Il conviendrait donc de replacer l’Ɠuvre au sein d’un dispositif lui restituant son pouvoir d’autonomie, ce que Denis Thouard exprime ainsi : « instaurer une distance par rapport Ă  un contexte, une Ɠuvre se constitue dans sa puissance de dire. »[41] Puis, il dĂ©finit l’hermĂ©neutique “critique” en ces termes : « elle entend rĂ©habiliter la fonction du jugement et revendique la lĂ©gitimitĂ© d’une mĂ©thode ».[42] Nous retrouvons lĂ  la notion de jugement Ă©thique Ă©voquĂ©e au paragraphe prĂ©cĂ©dent et notre nĂ©cessitĂ© mĂ©thodologique. La proposition de J. Bollack Ă©tait philologique, non pas en tant que retour Ă  d’anciennes amours exĂ©gĂ©tiques, mais de maniĂšre ciblĂ©e et contingentĂ©e, afin de rééquilibrer le glissement onto-philosophique propre Ă  l’hermĂ©neutique post-gadamĂ©rienne ; ce que Denis Thouard formule de la sorte : « Une telle philologie rĂ©duite Ă  la critique risque d’ĂȘtre aveugle, et une telle philosophie hermĂ©neutique d’ĂȘtre vide car sans objet Ă  force d’ĂȘtre universelle. »[43] MalgrĂ© tout, il appert que la dĂ©marche “philologique” de Jean Bollack et la position comparatiste de P. Szondi ne semblent point avoir fait florĂšs.

Notre modeste ambition, bien que diffĂ©rente thĂ©oriquement et pragmatiquement, traduit toutefois la mĂȘme tension entre les postulats incontournables de l’hermĂ©neutique philosophique universelle et les exigences de la philologie comprise en tant que recherche de l’intelligibilitĂ© et de la cohĂ©rence d’un texte. Nous prĂ©ciserons notre pensĂ©e Ă  l’aune d’une charge de Nietzche contre les thĂ©ologiens qu’il jugeait inaptes Ă  la philologie, et il ajoutait : « J’entends ici le mot philologie dans un sens trĂšs gĂ©nĂ©ral : savoir dĂ©chiffrer des faits sans les fausser par des interprĂ©tations, sans perdre, dans le dĂ©sir de comprendre, la prĂ©caution, la patience et la finesse. »[44]

  1. Pour une non-herméneutique ?

Oserions-nous ce blasphĂšme aprĂšs avoir portĂ© foi au credo hermĂ©neutique ! Notre point d’interrogation en titre ne ressemblerait-il pas Ă  un parapluie protecteur ? Pire, la locution composĂ©e : « non-hermĂ©neutique » ne serait-elle pas un oxymore anathĂ©matique ? Sans doute aurions-nous alors comme excuse que toute thĂ©ologie bien comprise permet de mieux distinguer l’objet adorĂ© que la doxa par trop de surexposition ne l’autorise. Le risque est mesurĂ©, car il ne s’agira pas de plaider contre “l’HermĂ©neutique”, mais pour la recherche d’un domaine inclus qui ne soit pas contraint Ă  la perte de sens par l’emprise de « l’interprĂ©tance ».[45] Contre la domination sur-lĂ©gitimĂ©e de l’interprĂ©tation, nous souhaitons dĂ©terminer un espace propre Ă  dĂ©gager la signification sans pour autant nĂ©gliger ou rejeter les conditions phĂ©nomĂ©nologiques de l’émergence de la comprĂ©hension. Nous comprenons, comme nous l’avons soulignĂ© aux deux paragraphes prĂ©cĂ©dents, qu’il n’y a pas d’opposition entre ces deux domaines. Le premier est seulement un cercle inscrit dans la circularitĂ© hermĂ©neutique. Si celle-ci a une tendance entropique Ă  contextualiser l’Ɠuvre, notre approche critique tend au contraire Ă  la dĂ©contextualiser. L’Ɠuvre est ce qu’elle dit ĂȘtre, postulat en apparence simple, mais qui pourrait bien ĂȘtre une base oubliĂ©e de la comprĂ©hension. Comme nous l’avons dĂ©jĂ  indiquĂ©, cette “dĂ©sacralisation mĂ©thodologique” prend toute sa valeur quant au Coran tel que nous l’envisageons.[46] Il semble bien qu’il ne soit pas nĂ©cessaire de connaĂźtre l’architecte pour juger du monument, tout comme l’on peut en dĂ©terminer les fondations en Ă©tudiant de maniĂšre critique sa construction, mur aprĂšs mur et brique par brique. C’est cette congruence vĂ©rifiĂ©e qui reprĂ©sente la dĂ©termination juste du sens. En effet, si mes conclusions imposent ou supposent rĂ©troactivement que le bĂątiment en question soit plus grand que ses assises, ou l’inverse, je suis assurĂ© d’avoir dĂ©passĂ© les limites de sens et d’avoir interprĂ©tĂ© ledit Ă©difice.

Il est donc possible de concevoir une approche analytique opĂ©rant une normalisation de l’interprĂ©tation au bĂ©nĂ©fice de la dĂ©termination du sens. Nous aurons prĂ©sentement justifiĂ© la diffĂ©rence entre ces deux champs de signification, et nous allons par la suite en Ă©tablir les modalitĂ©s. Si l’HermĂ©neutique vise Ă  expliquer les conditions de la comprĂ©hension, un algorithme ayant pour fonction de rĂ©duire comme algĂ©briquement les solutions de sens gĂ©nĂ©rĂ©es ne peut lui ĂȘtre extĂ©rieur, et ce, selon la phĂ©nomĂ©nologie hermĂ©neutique elle-mĂȘme, tout comme il n’y a pas de systĂšme viable et fonctionnel sans mĂ©canismes de rĂ©gulation endogĂšnes. Ces opĂ©rations n’exercent donc pas leur contrĂŽle hors hermĂ©neutique, mais en une zone qui lui est interne, ainsi peut-on, Ă  condition de l’entendre sans contresens ou exclusion, les qualifier de non-hermĂ©neutiques.[47] ConsĂ©quemment, il est aisĂ© d’en fournir une dĂ©finition simple : mĂ©thodologie rationnelle de l’établissement du sens et de la pertinence de la comprĂ©hension. De maniĂšre plus globale, l’on entend par non-hermĂ©neutique une pragmatique admettant les bases ontologiques de la comprĂ©hension de l’hermĂ©neutique hĂ©ritĂ©e de Schleiermacher, Heidegger et Gadamer, mais se proposant Ă  l’intĂ©rieur de ce paradigme d’établir un domaine de dĂ©finition permettant l’intelligibilitĂ© d’un texte selon des perspectives thĂ©oriques critiques dĂ©terminĂ©es et des outils mĂ©thodologiques donnĂ©s.

Conclusion

Nous n’aurons pas hĂ©sitĂ© Ă  dĂ©tourner LĂ©vinas,[48] un texte s’écoute, s’entend, ce ne sont point les oiseaux de mon interprĂ©tativitĂ© dont je dois provoquer l’envol, mais bien celui de ceux qui nichent au creux de l’arbre de sens que l’auteur enracina. Nous ne sommes pas hermĂ©neute, l’hermĂ©neutique en tant que nouvelle koinĂš[49] n’est point notre sujet. Il n’aura pas Ă©tĂ© pour autant de nos intentions de rĂ©cuser l’importance de l’HermĂ©neutique comme explication des mĂ©canismes de comprĂ©hension. Toutefois, nous en aurons interrogĂ© les limites de sa pertinence, l’ubiquitĂ©, le caractĂšre infrangible. DĂ©nier la rĂ©alitĂ© du phĂ©nomĂšne observĂ© serait nier que nous sommes au monde des ĂȘtres pensants, aussi la seule interrogation qui anime notre projet est-elle de savoir si nous sommes ontologiquement et dĂ©finitivement enserrĂ©s en ce grand cercle hermĂ©neutique ou s’il existe un moyen de solutionner la problĂ©matique du sens qui loin d’ĂȘtre rĂ©solue par l’hermĂ©neutique s’en trouve sans cesse repoussĂ©e.

L’objet de notre prĂ©sente recherche est pragmatique, si ce n’est pratique : mettre en place une mĂ©thodologie permettant de dĂ©terminer la signification de versets coraniques avec le plus de prĂ©cision probante possible. Ce n’est donc pas directement la question thĂ©orique du sens qui guide notre propĂ©deutique, mais la mise au jour d’un socle conceptuel Ă  mĂȘme de supporter un appareillage critique avec nulle autre finalitĂ© que de rĂ©inscrire le texte dans la perspective du sens versus interprĂ©tation. Cette rĂ©habilitation n’est en rien un retour en arriĂšre, un temps bĂ©ni ou l’interprĂšte n’était que le serviteur de l’Écriture, oĂč le texte imposait sa parole. Une telle Ă©poque n’a d’ailleurs jamais rĂ©ellement existĂ©, et nous avons montrĂ© au chapitre prĂ©cĂ©dent que l’évolution linĂ©aire de la pensĂ©e hermĂ©neutique relevait plus de la rĂ©ification mythologique que de l’histoire. Ce qui est certain, c’est que nos conditions sociologiques et ontologiques ont changĂ© et que l’hermĂ©neutique contemporaine n’est rien d’autre qu’une traduction de notre Être-au-monde actuel. Aussi, promet-elle au lecteur libertĂ© et indĂ©pendance textuelles mais, ce faisant, elle l’enchaĂźne aux forces de l’interprĂ©tation, espace indĂ©fini et infini qui le dĂ©passe, car Ă  trop d’horizons ne rĂ©pond jamais excĂšs de repĂšres.

Notre position, au contraire, cherche Ă  libĂ©rer le lecteur de cette capitulation face au texte et Ă  lui offrir les moyens d’une rĂ©sistance Ă  la tyrannie en acte des interprĂ©tations. Elle lui propose de s’adjoindre au texte sous la houlette bienveillante de l’auteur afin de mener le combat du sens. Ne faut-il pas voler au secours du texte moribond, dĂ©possĂ©dĂ© par les interprĂštes de grands chemins et, si ce n’est payer des droits d’auteur, du moins lui reconnaĂźtre ses droits, telle est la pĂ©rĂ©quation que nous souhaitons rĂ©aliser. Encore une fois, il ne s’agira pas d’opposer hermĂ©neutique Ă  non-hermĂ©neutique, pas plus que le vrai au faux, mais bien l’objectivitĂ© Ă  la subjectivitĂ© par une dĂ©marche se donnant les moyens Ă©pistĂ©mologiques d’une recherche neutre de rĂ©sultats versus une approche interprĂ©tative soupçonnĂ©e de postuler Ă  priori de la validitĂ© de la subjectivitĂ© ou, du moins, de repousser indĂ©finiment le sens au bĂ©nĂ©fice de l’interprĂ©tation. En termes cartĂ©siens, il convient d’inscrire au sein de l’HermĂ©neutique la triade modulation/dĂ©duction/rĂ©duction en tant que dĂ©terminant du sens contre production/induction/inflation en tant que vecteur des interprĂ©tations. Enfin, en cette perspective, Ă©tape prĂ©liminaire essentielle, nous aurons dĂ©gagĂ© une dĂ©marcation thĂ©orique entre lignes de sens et d’interprĂ©tation ainsi que la possibilitĂ©, somme toute classique puisque sĂ©mantique et philologique, de rĂ©guler le flot interprĂ©tatif. Il est donc attendu qu’en la prochaine phase nous Ă©tudiions la possibilitĂ© de distinguer en la zone de sens ce que nous avons par avance qualifiĂ© de sens littĂ©ral.

Dr al AjamĂź

 

[1] Hans-Georg Gadamer, Wahrheit und Methode/Vérité et méthode, 4e éd. trad. par Pierre Fruchon, Jean Grondin, Gilbert Merlio, Seuil, Paris, 2006, p. 317.

[2] « Scriptura cum legentibus crescit », cĂ©lĂšbre citation de GrĂ©goire Ier dit le Grand, dernier des quatre PĂšres de l’Église occidentale, HomĂ©lies sur EzĂ©chiel, I, Cerf, Paris,1985, p. 251.

[3] Remarque concernant le terme truchement : avant de revĂȘtir l’acception actuelle : par l’intermĂ©diaire de, ce mot dĂ©rivant de drugement, lui-mĂȘme francisation de drogman, dĂ©formation du turc tercĂŒman, lequel est empruntĂ© Ă  l’arabe tarjumĂąn, terme Ă  son tour provenant du judĂ©o-aramĂ©en targum dĂ©signant les explications de la Thora hĂ©braĂŻque en aramĂ©en, vocable hĂ©breu biblique signifiant traduire [Livre d’Esdras, IV, v.7]. Nous allons voir que ce voyage linguistique vers l’Orient informe correctement de la signification de l’interprĂ©tation en Occident.

[4] LittĂ©ralement : « Traducteur, traĂźtre » ou « traduire, c’est trahir ». L’origine de cette locution est discutĂ©e, mais il n’est pas impossible qu’elle ne soit que la trĂšs rĂ©ussie traduction paronomastique en italien d’une remarque polĂ©mique due Ă  Joachim du Bellay : « Mais que diray-je d’aucuns, vrayment mieux dignes d’estre appelez traditeurs, que traducteurs ? », in DĂ©fense et illustration de la langue française, 1594, Sansot & Cie, Paris, 1901, p. 76.

[5] Il n’y aurait donc aucune raison Ă  interprĂ©ter un Ă©noncĂ© simple et explicite. Du reste, un des procĂ©dĂ©s frĂ©quemment mis en Ɠuvre par les commentateurs est d’ambiguĂŻser le texte avant d’en proposer un Ă©claircissement, faire l’ombre avant la lumiĂšre.

[6] Cf. Partie I, Chapitre I : Herméneutique & Vérité, § 2 : De la théorie herméneutique, alinéa 2. c.

[7] Cf. Idem, alinéa 2. b : Herméneutique dialectique.

[8] LĂ  aussi le diffĂ©rentiel latin/grec est parlant, car la raison s’origine en rationem de ratus : comptĂ©, dĂ©terminĂ©, d’oĂč notre mathĂ©matique ratio et notre grivois ration.

[9] Hans-Georg Gadamer, opus cité, p. 329.

[10] Cf. Umberto Eco, Les limites de l’interprĂ©tation, 1990, Grasset, Paris, 1992, p. 66.

[11] Roland Barthes dĂ©finit ainsi un texte : « Le texte redistribue la langue (il est le champ de cette redistribution). L’une des voies de cette dĂ©construction-reconstruction est de permuter des textes, des lambeaux de textes qui ont existĂ© ou existent autour du texte considĂ©rĂ©, et finalement en lui : tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont prĂ©sents en lui, Ă  des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antĂ©rieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations rĂ©volues. Passent dans le texte, redistribuĂ©s en lui, des morceaux de codes, des formules, des modĂšles rythmiques, des fragments de langages sociaux, etc., car il y a toujours du langage avant le texte et autour de lui. » Roland Barthes, ThĂ©orie du texte, in EncyclopĂ©die universalis, T. 15, 1973, p. 1015.

[12] In Le conflit des interprĂ©tations, essais d’hermĂ©neutique, Seuil, Paris, 1969, p. 26. De notre point de vue, il y a ici reconnaissance de l’existence d’un sens apparent et aveu d’une intentionnalitĂ© qui relĂšve du dĂ©ni.

[13] Notons que lesdites disciplines Ă©chappent ainsi Ă  toute critique et autocritique, ceci du point de vue de leurs productions mais, aussi, fondamentalement, puisque la posture hermĂ©neutique dĂ©constructiviste qu’elles adoptent ramĂšne leurs Ă©pistĂ©mologies Ă  de l’interprĂ©tation.

[14] Partie I, Chapitre I, § 3, alinéa 3. i : Herméneutique universelle.

[15] Emmanuel LĂ©vinas, L’au-delĂ  du verset, Éd. de Minuit, Paris, 1982, p. 135. Affirmation dont il faut connaĂźtre l’imprĂ©gnation kabbalistique.

[16] Sur le concept d’utilisation, voir Umberto Eco, Lector in fabula, le rĂŽle du lecteur ou la coopĂ©ration interprĂ©tative dans les textes narratifs, Grasset, Paris, 1985, p. 67-71.

[17] Yvan Élissalde, Critique de l’interprĂ©tation, Vrin, Paris, 2000, p. 8 et 4e de couverture.

[18] Étymologiquement, le mot discours n’est pas dĂ©rivĂ© du dire, dicere : exprimer par la parole, mais de discurrere de discurrere, courir çà et lĂ  [LittrĂ©].

[19] Par ambivalent nous dĂ©signons un Ă©noncĂ© qui supporte deux sens diffĂ©rents, mais notre remarque vaut aussi pour un Ă©noncĂ© plurivalent. Hors de tout contexte, le fait est Ă©vident pour un Ă©noncĂ© potentiellement ambivalent comme : « J’ai vu deux belles vaches » pour lequel l’on ne sait pas si l’auteur a complimentĂ© lesdits bovidĂ©s ou s’il a dĂ©criĂ© deux personnes indĂ©terminĂ©es. L’ambivalence est rĂ©elle, car l’on ne peut pas exclure qu’il ait voulu signifier de la sorte qu’il ait rencontrĂ© deux vaches agressives ayant tentĂ© de l’encorner. Mais, l’auteur a-t-il souhaitĂ© transmettre ce triple message ou l’un des trois ? S’il n’avait envisagĂ© qu’un seul sens, les deux autres sont toutefois des sens possibles. Par contre, la phrase « je t’aime d’amour » que l’on pourrait par paranoĂŻa supposer signifier son contraire, ne peut dire les deux Ă  la fois [je t’aime de dĂ©testation], elle est donc univoque, supposer qu’il ou elle me dĂ©teste est donc une interprĂ©tation.

[20] En effet, si l’on suppose qu’un texte puisse admettre plusieurs sens, chacun d’eux est un signifiĂ© liĂ© Ă  un nombre et un agencement dĂ©terminĂ©s de signifiants. Ce qui revient Ă  dire qu’un deuxiĂšme sens fourni devra par un autre lien logique ĂȘtre directement lui aussi liĂ© Ă  la mĂȘme structure sĂ©mantique.

[21] Cf. Chapitre III, § 4, Délimitation du sens littéral.

[22] Rachid Benzine, article Lire le Coran autrement, 2/2, http://oumma.com/Lire-le-Coran-autrement-partie-2.

[23] Cf. Chapitre I, § 3. HermĂ©neutique de l’hermĂ©neutique.

[24] Rappelons que Gadamer Ă  la suite de Heidegger ne thĂ©orisait que la comprĂ©hension et non point la rĂ©solution pratique face Ă  un texte ou un objet. Cf. Chapitre I, § 2. i – HermĂ©neutique universelle.

[25] Cf. Umberto Eco, Interprétation et surinterprétation, Puf, Paris, 1996.

[26] Ibid., p. 41-60.

[27] Ibid., p. 59.

[28] Ibid., p. 101-114.

[29] Paul Veyne, L’interprĂ©tation et l’interprĂšte, EnquĂȘte [en ligne], 3-1996, http://enquete.revues.org/623. 

[30] Bernard Lahire, Risquer l’interprĂ©tation. Pertinences interprĂ©tatives et surinterprĂ©tations en sciences sociales. EnquĂȘte [en ligne], 3-1996, http://enquete.revues.org/373.

[31] Concernant cette problématique propre aux sciences humaines, cf. Interpréter, surinterpréter, Collectif, ParenthÚses, Marseille, 1996.

[32] Cf. Partie I, Chapitre III, § 4. Délimitation du sens littéral.

[33] Ainsi, une lecture psychanalyste du texte, ou de l’auteur, par l’intermĂ©diaire de son texte est une interprĂ©tation possible, mais cela rend-il licite de supposer que ce texte avait en soi une portĂ©e psychanalytique ? Du point de vue du psychanalyste-interprĂšte la question n’a pas de sens puisque tout peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©, le silence comme la parole. Cependant, comment prouver et donc admettre que tel document relatif Ă  la vie des oiseaux nocturnes rĂ©vĂšle la face cachĂ©e de l’ornithologue qui l’a Ă©crit ?

[34] Cf. Partie I, Chapitre IV, 1 – Analyse lexicale.

[35] Il est intĂ©ressant de noter que M. Foucault, pilier de l’hermĂ©neutique structuraliste, a publiĂ© une Ă©tude consacrĂ©e Ă  ce tableau de Magritte que l’on peut considĂ©rer comme un parfait exemple d’excursus surinterprĂ©tatif…, Michel Foucault, Ceci n’est pas une pipe, Fata Morgana, Montpellier, 1973.

[36] Noam Chomsky, Current issues in Linguistic Theory, Mouton, La Haye, 1964, traduction proposĂ©e par Paul RicƓur in Le Conflit des interprĂ©tations, Seuil, Paris, 1969, p. 89-90.

[37] Livre de l’EcclĂ©siaste, I ; 9. Trad. l’AbbĂ© A. Crampon, La sainte Bible, DesclĂ©e et Cie, Paris, 1928.

[38] Allusion aux premiers versets de la GĂ©nĂšse : « Au commencement Dieu crĂ©a le ciel et la terre [
] et les tĂ©nĂšbres couvraient l’abĂźme [
] Dieu dit : Que la lumiĂšre soit. »

[39] Nous avons dĂ©jĂ  citĂ© U. Eco en Limites de l’interprĂ©tation et Yvan Élissalde en Critique de l’interprĂ©tation. Moins rĂ©cent, mentionnons Emilio Betti, Teoria generale della interpretazione, GiuffrĂš, Milan, 1955 ; Éric Donald Hirsch, Validity in Interpretation, Yale University Press, London, 1967 et The Aims of Interpretation, University of Chicago Press, 1978.

[40] Denis Thouard, Herméneutique critique : Bollack, Szondi, Celan, Presses Universitaires Du Septentrion, Lille, 2012.

[41] Ibid., p. 185.

[42] Ibid., p. 112.

[43] Ibid., p 113.

[44] Friedrich Nietzsche, ƒuvres complĂštes, livre numĂ©rique Google, Arvensa Éditions, 2014, l’AntĂ©christ, § 52, p. 4722.

[45] Ce nĂ©ologisme d’inspiration peircienne a Ă©tĂ© forgĂ© par U. Eco : il se comprend comme signifiant la dynamique interprĂ©tative selon un renvoi de signe Ă  signe, la sĂ©miose, et sa clĂŽture via l’habitus. Umberto Eco, SĂ©miotique et philosophie du langage, Puf, Paris, 1988, p. 108-110. Nous le concevons plus gĂ©nĂ©ralement comme l’aptitude sĂ©miotique interprĂ©tative de tout individu Ă  un instant donnĂ© face Ă  un signe.

[46] Cf. Préambule : Quel Coran ?

[47] Pour l’aspect non-hermĂ©neutique, nous nous permettons de renvoyer Ă  un article personnel paru sur le sujet, Une lecture non-hermĂ©neutique du Coran : l’Analyse LittĂ©rale, Revue Maghreb-Machrek, n° 224-225, 2016.

[48] Dans chaque mot, il y a un oiseau aux ailes repliĂ©es qui attend le souffle du lecteur », Emmanuel LĂ©vinas, Nouvelles lectures talmudiques, Éditions de Minuit, Paris, 1996.

[49] Pour reprendre Ă  notre compte le titre d’un ouvrage de Gianni Vattimo, L’hermĂ©neutique comme nouvelle koinĂš, Ă©thique de l’interprĂ©tation, trad. J. Rolland, La DĂ©couverte, Paris, 1991.

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